Archive for the ‘METAPHYSIQUE’ Category

Pensée du 24 janvier 10

«L’art est la plus haute puissance du faux, il magnifie le « monde en tant qu’erreur », il sanctifie le mensonge, il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur »

Gilles DELEUZE, Nietzsche et la philosophie

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GRILLE DE LECTURE

La question de la vérité se retrouve au point de croisement de l’esthétique et de la philosophie. Dans ce réquisitoire dressé contre l’art, le paradoxe de l’énoncé est évident et relance le débat autour du vrai visage de Nietzsche. Nietzsche, on le sait, n’a cessé jamais d’affirmer que l’art avait plus de valeur que la vérité (celle des philosophes s’entend) et que nous avions l’art pour ne pas périr de la vérité. En détruisant le platonisme et les apparences sensibles, en faisant du monde intelligible une fable (Le Crépuscule des idoles), Nietzsche fait de l’art l’une des formes de connaissance les plus hautes. C’est avec juste raison que l’on peut se demander si le philosophe voudrait ici reprendre le manteau des classiques qui faisaient de la beauté esthétique une représentation sensible et dégradée du vrai ? Rien n’est moins sûr.

Certes, selon Deleuze, l’art nietzschéen est une puissance du faux, il sanctifie le mensonge dans un monde erroné. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Car c’est parce que l’art est faux qu’il est vrai dans l’acception nietzschéenne. Cela s’explique par le fait qu’il ne prétend pas s’élever au-dessus du relativisme de la vie. L’art se présente honnêtement comme une interprétation. Ce faisant, l’art est en accord avec le caractère perspectif de l’existence dont tous nos jugements ne sont que des symptômes, de simples évaluations. Si la vérité artistique est effectuation de la puissance du faux, l’artiste est un chercheur de cette vraie vérité. L’artiste, en traduisant le mensonge du réel en toute vérité, est le seul qui en mentant, ne ment pas. C’est peut-être ce qui fait dire à Deleuze qu’il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur. Pour Nietzsche, l’art a une fonction de connaissance, une vocation à traduire une réalité plus réelle que celle des philosophes. Et la pensée du philosophe-artiste, pour être en phase avec la vie, ne doit plus surplomber la vie, elle doit en devenir l’expression la plus amicale.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 22 janvier 10

« Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition »

Montaigne, Essais

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GRILLE DE LECTURE

Ouvrons les yeux et regardons, nous verrons que dans un geste phénoménologique s’offre à notre vue une diversité d’apparences physiques. Au-delà de ces apparences physiques s’offre à nous encore le fait que nos idées, nos mœurs, nos cultures ne sont pas les mêmes. Cette diversité ne traduit-elle pas, toutefois, l’expression de la vie, une en elle-même ? Ici trouve origine la différence des races et des cultures, en tant que la manifestation de l’homme s’éprouvant dans son infinie richesse, et n’étant vivante que dans la particularité des figures. Ici se trame l’idée de l’unité dans la différence, de la comm-union dans la diversité.

Chaque homme porte en lui la forme entière de l’humanité en ceci que nous partageons une même intercorporéité. Je suis homme à la manière des autres, l’autre se présente ainsi comme un miroir dans lequel je vois. Le visage de l’autre me révèle mon propre visage ; puisque je ne puis me poser hors de moi-même pour me saisir comme un objet, c’est à travers l’autre que je me découvre, que je me connais. Cette affirmation de toute évidence une implication éthique.

Faisant un peu de la logique, nous dirons que si en chaque homme particulier il y a une forme de l’entière condition humaine, alors la sentence philosophico-éthique serait : ne traite jamais autrui comme objet mais comme sujet. La relation à autrui en ce sens revêt une coloration éthique où ce ne sont que des subjectivités qui se rencontrent dans un acte de respect réciproque.

Fr Mervy-Monsoleil AMADI, op

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Pensée du 21 janvier 10

« L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle »

Saint-Exupéry, Terre des hommes

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GRILLE DE LECTURE

L’homme, enfermé dans une maison ténébreuse non-étoilée, finit un jour par s’habituer à sa nouvelle situation. La nuit de la maison lui devient si familière qu’il finit par y faire corps. Cette expérience nous permet de formuler une proposition : l’homme est capable d’adaptation. Il se découvre à chaque fois qu’il se trouve devant une difficulté à laquelle il doit faire face. Ceci ne révèle-t-il pas que l’homme est un être qui se dépasse ?

L’homme n’est pas que cela qui se montre. Il est un au-delà qui se découvre de jour en jour. L’homme habite sa nouvelle condition par son propre être comme il habite son lieu propre qui est son corps. Il sait faire corps avec son milieu environnant. Dans les conditions les plus difficiles, l’homme se sait vivre et c’est cela seulement qui le rend différent des autres êtres qui existent. Il intègre désormais sa nouvelle condition à sa propre vie. Tel un étudiant qui est aussi bien capable d’étudier avec la lumière d’une lampe de bougie qu’avec la lumière de l’électricité. Ceci nous révèle encore une chose que l’homme est un mystère.

Mystère de celui qui vit entre le ciel et la terre, la nuit et le jour, la lumière et les ténèbres, le visible et l’invisible. Ainsi, l’homme vit le jour et la nuit comme faisant partie de son être. L’homme se révèle comme un être de mystère capable de dépasser à chaque instant de sa vie les difficultés qu’il rencontre, capable de traverser les jours sombres de sa vie comme une étoile dans la nuit.

Fr Mervy-Monsoleil AMADI, op

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Pensée du 20 janvier 10

« … La morale n’est pas proprement la doctrine qui nous enseigne comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons devenir dignes du bonheur. »

Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique

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GRILLE DE LECTURE

La moralité chez Emmanuel Kant est une loi par laquelle la raison détermine immédiatement la volonté. Celle-ci exige comme condition nécessaire à l’observation de ses préceptes, que soit postulés Dieu, l’immortalité et la liberté. La loi morale est édictée à la volonté par la raison sous la forme d’un impératif catégorique ; mais elle n’est mise en œuvre que par une volonté libre. En clair, il faut que l’homme soit libre, il faut qu’il y ait l’immortalité et que Dieu existe pour donner sens à notre pratique morale.

Ordinairement, l’homme s’attend à ce que la vertu soit récompensée et que le vice soit puni. L’accord du bonheur et de la vertu, le fait que la vertu soit couronnée par une vie heureuse, est une exigence de la conscience morale (la raison pratique). Or Kant constate que la vertu et le bonheur ne s’accordent pas toujours dans la vie courante. C’est-à-dire que l’expérience montre souvent des fripons heureux et des personnes vertueuses maltraitées par leur sort. Puisque le bonheur semble hors d’atteinte pour les personnes vertueuses, l’immortalité et Dieu sont les postulats requis pour assurer cette union dans l’au-delà.

Si l’exercice de la vertu ne suffit pas à nous rendre heureux, au moins il nous rend dignes du bonheur. La morale nous rend seulement dignes du bonheur, parce que notre action et le cours du monde ne nous y conduisent pas toujours. Dieu étant postulé comme fondement de la morale, Dieu étant la justification de notre action morale, seule la croyance en un Dieu juste et puissant, pourvoyeur de bonheur, peut assurer l’accord du bonheur et de la vertu. L’existence éthique n’est cohérente que dans l’acceptation de la croyance raisonnable en Dieu. Dieu se révèle chez Kant comme une exigence éthique, et non rationnelle.

Nous observons que la nécessité de l’impératif catégorique n’est compréhensible que dans la mesure où elle nous commande tout en nous rendant dignes du bonheur. Elle amène à postuler les conditions de cette nécessité : la liberté de l’homme, l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme. La volonté ne peut être déterminée par la loi que dans les conditions de la liberté. Cette liberté est le fondement inconditionné qui permet de penser la loi morale comme possible a priori.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 19 janvier 10

« Celui qui reconnaît l’existence de la beauté absolue et qui est capable d’apercevoir à la fois cette beauté et les choses qui en participent, sans confondre ces choses avec le beau, le beau avec les choses, la pensée de cet homme qui reconnaît mérite le nom de connaissance.»

Platon, République

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GRILLE DE LECTURE

Il en va de soi chez Platon que l’image du philosophe est celui des prisonniers de la caverne qui sont depuis leur enfance dans une caverne dont l’entrée est ouverte à la lumière. Ils sont assis le long de la façade, ils tournent le dos à la lumière et ils voient défiler sur le mur les images faites par les ombres portées par les objets ; ils croient que ces ombres sont la réalité ; si on les détachait pour leur montrer la réalité des objets et la lumière véritable, ils souffriront et beaucoup préféreraient revenir dans la caverne pour ne pas être éblouis ; or il faut monter vers la vérité et, lorsqu’on la reconnaît, se conduire avec sagesse dans la vie privée et la vie publique.

La vérité chez Platon est dans les lieux supérieurs. Il faut distinguer entre les apparences, qui sont changeantes, et la véritable réalité constituée par des éléments permanents qui sont cachés à notre esprit. Il apparaît que la connaissance vraie est différente de la connaissance superficielle, celle qui s’attache aux apparences que Platon dénomme doxa. Le philosophe est celui qui aime à contempler la vérité dans sa splendeur. Pour devenir philosophe, il faut dépasser le domaine des apparences et aller jusqu’à l’essence des choses, et Platon situe l’essence des choses dans l’Idée.

Le connaître philosophique est de l’ordre de la délectation, d’une délectation spirituelle, de la contemplation. L’âme à un certain moment chez le philosophe, doit laisser le corps, et dans une ascension vers les lieux supérieurs, faire l’expérience de la vérité telle qu’elle est dans sa clarté. Seul celui qui est capable de cette ascension est digne d’être nommé connaisseur. En clair, le philosophe est ami de la vérité.

Fr Mervy-Monsoleil AMADI, op

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L’existentialisme athée de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961)

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 18 janvier 2010

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EXISTENTIALISME/3                 >>>L’existentialisme athée de Sartre>>>

On présente Merleau-Ponty comme le philosophe de « l’ambiguïté » (Ferdinand Alquié). Sa philosophie « boiteuse » est à cheval entre l’action et la pensée, le non-sens et l’absolu. Elle veut pourtant chercher dans la notion d’existence le moyen de se penser, et affronter comme un problème le rapport de l’homme avec l’homme. L’homme est une idée historique dans laquelle tout est nécessité et contingence. Mais qu’en est-il du rapport de Merleau-Ponty à la foi ? Là encore, l’ambiguïté est de règle. Sa critique du christianisme suffit pourtant à le ranger, à tort ou à raison, parmi les humanistes athées. Nous esquissons ici quelques idées d’ordre général pour introduire à cette pensée brillante qui mérite d’être fréquentée tant pour sa profondeur que pour sa subtilité.

Sartre et Merleau-Ponty

Jean Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty ont été tous deux élèves de l’Ecole Normale Supérieure pendant la même période. Sans avoir été le disciple de Sartre, Maurice Merleau-Ponty a une pensée à coloration sartrienne. Autrement dit, les idées des deux philosophes concordent souvent, tant ils ont vécu dans le même milieu intellectuel et partagé le même engagement politique en faveur des principes marxistes et communistes. Déçu par l’ultrabolchevisme de Sartre, Merleau-Ponty claqua la porte de la Revue Temps modernes dont ils étaient co-directeurs.

L’œuvre de Merleau-Ponty est aussi engagée politiquement que celle de Sartre, ils vouent un culte varié pour des domaines d’intérêt tels que la littérature, l’art, l’anthropologie et la psychologie. La phénoménologie husserlienne a été un point de départ décisif pour Merleau-Ponty. Son analyse phénoménologique du vécu  humain, et plus particulièrement de la perception, illustre sa démarche au sein de la phénoménologie existentialiste française. La perception est le but et le moyen de toute recherche. Nos perceptions nous font naître au monde. Ferdinand Alquié et Alphonse De Waelhens qualifient sa doctrine de « philosophie de l’ambiguïté ». Et pourtant, notre philosophe s’est souvent évertué à tirer au clair des malentendus philosophiques.

« La querelle de l’existentialisme »

Nous n’allons pas restituer ici cette querelle, vu la brièveté requise pour notre propos. Plusieurs textes de Merleau-Ponty, dont celui contenu dans Sens et non-sens, sont édifiants à ce sujet. Il est tout de même important de signaler ici que Merleau-Ponty veut échapper à une alternative classique s’agissant de la conception de l’existence humaine. « D’un côté l’homme est une partie du monde, de l’autre il est une conscience constituante du monde. Aucune de ces deux vues n’est satisfaisante. » Il n’adoptera donc aucune des voies ouvertes par cette double tradition phénoménologique.

Merleau-Ponty répond aux parties en présence que « si l’homme était une chose entre les choses, il ne saurait en connaître aucune, puisqu’il serait, comme cette chaise ou comme cette table, enfermé dans ses limites, présent en un certain lieu de l’espace et donc incapable de se les représenter tous. » C’est pourquoi la philosophie doit reconnaître à l’homme une autre manière d’exister, une existence entre-deux pôles qui s’appellent. Ce qui, de notre point de vue, rend quasiment insaisissable l’existant Merleau-pontynien.

Laissons-lui encore la parole afin qu’il précise sa pensée sur la condition existentielle de l’homme : « Il faut lui reconnaître une manière d’être très particulière, l’être intentionnel, qui consiste à viser toutes choses et à ne demeurer en aucune. Mais si l’on voulait conclure de là que, par notre fond, nous sommes esprit absolu, on rendrait incompréhensibles nos attaches corporelles et sociales, notre insertion dans le monde, on renoncerait à la condition humaine. » En un mot, Merleau-Ponty privilégie par-dessus tout l’enracinement de l’homme dans sa condition sans absolutisation de son être. Sa phénoménologie en est une description typique.

La phénoménologie existentialiste merleau-pontynien.

Une conviction fondamentale marque variée de cette philosophie existentielle : « Si philosopher est découvrir le sens premier de l’être, on ne philosophe donc pas en quittant la situation humaine : il faut au contraire s’y enfoncer. » Ces propos tirés de Eloge de la philosophie servent de grille de lecture à sa pensée. L’on ne s’enfonce dans le monde que par son corps qui est le « véhicule de l’être au monde ». Chaque corps se trouve avec un autre corps dans un monde intersubjectif, de réciprocité. L’être humain est avant tout chair, et non pas seulement corps. La chair vient dire que le corps est à la fois chose et conscience.

De grands ouvrages ponctuent l’itinéraire philosophique de Merleau-Ponty. Mentionnons-en deux : La structure du comportement (1942)et Phénoménologie de la perception (1945). Merleau-Ponty y aborde dans des perspectives différentes une étude philosophique sur l’homme en lien avec le monde.

La structure du comportement vise essentiellement à montrer que « les conceptions mécanistes du behaviorisme et de la théorie de la forme ne sauraient expliquer le comportement des organismes et, à plus forte raison, celui des êtres doués de conscience. » La nature ou le monde physique est celui de l’explication causale, mais la vie finalisée fait appel à la compréhension du sens des choses. Merleau-Ponty rejette aussi bien le matérialisme que le spiritualisme dualiste de Descartes. Il prône l’unité de l’âme et du corps comme le produit d’une élaboration intellectuelle et non des données immédiates. Pour lui, métaphysique et phénoménologie s’identifient l’une à l’autre. Et le « retour aux choses mêmes » signifie le retour au monde d’avant la connaissance dont la connaissance parle toujours.

Phénoménologie de la perception. Ayant réduit la métaphysique à la phénoménologie, Merleau-Ponty réduit aussi le sujet à sa fonction perceptive, et la réalité perçue à la perception qu’en a le sujet ; car la conscience est toujours conscience de quelque chose plutôt que d’elle-même. C’est pourquoi le champ des phénoménologues n’est pas un monde intérieur, le phénomène n’est pas un état de conscience, mais ce que la conscience vise ou constitue. Si Merleau-Ponty ne paraît pas à priori subjectiviste ni réaliste, il apparaît cependant comme un semblant d’idéaliste. Le « champ phénoménal » qui n’est pas un état de conscience, n’existe que par la conscience que le sujet en prend. Le monde n’est pas un en-soi, c’est moi qui le fais être pour-moi. L’influence de Husserl et Sartre paraît ici prégnante.

Cet idéalisme n’est qu’apparent lorsqu’on sait que le monde n’est pas un en-soi pour-moi. « Le monde naturel se donne comme existant en-soi au-delà de son existence pour-moi. » C’est le monde pour-moi et non en-soi qui doit exister à la conscience que j’en prends. Ainsi, la nature n’a pas toujours besoin d’être perçue pour exister. Or ce qui n’est qu’en soi ne possède qu’une existence virtuelle. Il ne deviendra un être actuel que grâce à la perception qu’en a une conscience. Par la perception, la nature accède à un mode d’être nouveau qu’est le « mode phénoménal ». C’est toute la subtilité de la phénoménologie Merleau-Ponty.

A propos de la Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty, Paul Ricœur écrit que la troisième partie de l’ouvrage constitue une pierre de touche privilégiée pour mesurer à la fois l’écart entre les deux positions qu’il met dos à dos et la distance que Merleau-Ponty met lui-même entre ses deux maîtres. En effet, Merleau-Ponty opère un mouvement de pensée qui le porte non seulement au-delà de l’alternative entre l’intellectualisme néo-kantien et l’empirisme behavioriste, mais aussi par-delà Husserl et Heidegger. Toutefois, le titre de cette troisième partie « L’être pour soi et l’être au monde » semble rendre justice aussi bien à Husserl de l’intentionnalité qu’à Heidegger de l’être au monde. Cette philosophie existentielle des frontières a-t-elle une influence sur sa relation à la foi révélée ?

L’athéisme ambigu de Merleau-Ponty

Au sein de la phénoménologie française naissance, Merleau-Ponty a entretenu des rapports critiques avec le christianisme, qui confirment son penchant de philosophe athée. Merleau-Ponty semble situer à ses débuts sa pensée philosophique dans la foi chrétienne. Mais il se montrera comme un critique de la théologie trinitaire et un défenseur de l’athéisme. Il semble que sur la fin de sa vie, Merleau-Ponty ait encore prôné le dialogue avec les formes de non-philosophie, y compris le christianisme. Comment comprendre ces mouvements de pensée ?

Il est possible que Merleau-Ponty soit un philosophe marqué par le christianisme de son enfance. L’athéisme intellectuel que professait Merleau-Ponty fut moins tenace que celui de Sartre. Sartre rapporte après la mort de Merleau-Ponty que ce dernier fut chrétien jusqu’à l’âge de 20 ans, et aimait à dire « on croit qu’on croit mais on ne croit pas. » On peut aussi penser que la phénoménologie existentielle conduit souvent à une philosophie de la sécularisation et même à l’athéisme, même si les contre-exemples sont nombreux (Gabriel Marcel, Emmanuel Levinas, Jean-Luc Marion …) L’accent mis sur l’expérience vécue incline souvent vers la négation du divin et vers une forme d’humanisme radical.

Ainsi, le parcours philosophique de Merleau-Ponty qui va jusqu’en 1951 est une phase de relation complexe avec le christianisme. Dans Eloge de la philosophie, le philosophe examine par moments les rapports de proximité entre philosophie et christianisme. Dans un texte intitulé « christianisme et ressentiment », Merleau-Ponty prend clairement la défense du christianisme. Il retient des leçons importantes du christianisme qu’il s’agit de dépasser et de conserver à la fois.

Merleau-Ponty affirme que la critique nietzschéenne qui fait du christianisme une religion du ressentiment est intolérable malgré sa pertinence. Le christianisme est selon lui la manifestation de la surabondance de la vie. Il est une manière de donner sens à la conscience intentionnelle. Ainsi, être chrétien, c’est s’engager dans le monde pour la défense des valeurs de justice et de charité en vue de l’avènement d’une surhumanité de grâce.

Merleau-Ponty sera considéré comme un athée radical lorsqu’il rejettera toute politique d’inspiration chrétienne et opposera philosophie et pensée chrétienne. Il semble que sa critique du christianisme dans les années quarante soit liée au rapprochement de Merleau-Ponty avec le marxisme. Merleau-Ponty exclut la possibilité d’une pensée philosophique cohérente qui s’appuierait sur la pensée chrétienne. Car il y a une contradiction inhérente au christianisme qui risque de déteindre sur la pensée. Tandis que saint Augustin enseigne que Dieu est intérieur à moi, le philosophe soutient que ce Dieu est en même temps extérieur à la société des hommes. La preuve se trouve dans les situations de désespoir que traversent les hommes sans l’intervention de Dieu. Dans Sens et non sens, Merleau-Ponty montre que le christianisme est une « religion du Père », religion où la supposée toute puissance reste à une distance infinie d’un monde en cours d’appauvrissement.

Deux points pour nous résumer :

L’existentialisme – Merleau-Ponty s’oppose à la conception de l’homme « comme le résultat des influences physiques, physiologiques et sociologiques qui le détermineraient du dehors et feraient de lui une chose entre les choses ». Il ne le réduit pas non plus à un esprit absolu à la manière de Hegel. L’homme n’est pas qu’une partie du monde, il n’est pas non plus réductible à une conscience constituante. Il a l’existence particulière d’un être intentionnel qui vise toutes choses sans demeurer dans aucune (Sens et non-sens, 1965, pp. 124-125).

L’atheisme – Merleau-Ponty fait un double parcours : du christianisme à la critique du christianisme, puis il reviendra au dialogue avec la théologie comme une forme de non philosophie. Il affirme ceci : de même que Jésus révèle le Père, tout visible est une doublure d’invisible. Cependant, en dépit du mérite historique que Merleau-Ponty reconnaît au christianisme, rien n’autorise à penser que la philosophie de Merleau-Ponty soit en accord avec la foi. Le concept de « chair » à lui seul est une réfutation de l’onto-théologie. D’une posture philosophico-politique inscrite au départ dans le christianisme, Merleau-Ponty en vient à une forme d’athéisme radical comme une propédeutique au dialogue.

>>> L’intelligibilité à l’aulne de la transcendance>>>

>>> La facticité de la condition existentielle >>>

>>>L’existentialisme athée de Sartre>>>

>>> Qu’est-ce que l’existentialisme ?>>>


Sources

  • Emmanuel Mounier, Introduction aux existentialismes, Gallimard, 1962.
  • Gilles Vannier, Pour comprendre l’existentialisme, Paris, L’Harmattan, 2001.
  • Jacques Mantoy, Précis d’histoire de la philosophie, Paris, L’Ecole, 1966.
  • Paul Ricœur, Lectures 2, La contrée des philosophes, Seuil, 1992.
  • « L’athéisme de Jean-Paul Sartre et de Maurice Merleau-Ponty », Concilium 16, 1966.
  • Dominique Janicaud, Le tournant théologique de la phénoménologie française, Paris, L’Eclat, 1991.
  • Maurice-Merleau Ponty, Sens et non-sens, éd. Nagel, 1965.
  • Alphonse De Waelhens, Une philosophie de l’ambiguïté ; l’existentialisme de Maurice Merleau-Ponty, Louvain,E. Nauwelaerts, 1970.

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Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 18 janvier 10

« Le temps, irréparable, fuit »

Virgile (Publius Vergilius Maro), Géorgiques

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GRILLE DE LECTURE

Le temps quand on en parle, il s’est déjà écoulé. Cette fuite ou cet écoulement du temps dit l’infinie non-coïncidence de soi avec soi. Le temps n’étant pas posé devant soi comme objet, il ne saurait être saisissable, objectivable. Le temps est posé comme sujet dans son sens fort de sub-jet, de ce qui se tient dessous, de ce qui soutien. Le sujet pour autant qu’il est sujet est toujours en avant de soi. Le sujet est glissement, écoulement, mouvement. Pour autant que je suis sujet, je ne me saisis pas moi-même. Je me présente à moi-même comme ce qui est saisi et insaisissable ; comme ce qui est senti et in-sensible.

Je suis pour moi-même au présent de ce qui est toujours au passé, mais d’un passé qui se présentifie phénoménologiquement. La preuve palpable est la non-coïncidence de moi-même avec l’événement de ma naissance qui se présentifie dans ma vie. Je me surprends toujours entrain de vivre sans saisir l’instant de mon ek-stase originel. En ce sens, le temps comme mon temps, comme le temps du sujet est toujours en fuite parce que je ne suis pas le même qu’hier, pourtant, je garde ma mêmeté. Qu’il y ait à la fois un changement et un devenir dans le temps, ma mêmeté reste la même. C’est le même bébé tout petit hier qui a 20 ans aujourd’hui, pourtant je ne puis vivre ce présent passé que si je vivais comme enfant. Ce qui n’est plus possible à 20 ans. En ce sens, nous pouvons concevoir le temps comme ce qui est sans cesse en fuite, comme ce qui est irréparable. Comme l’eau versée, le temps n’est jamais qu’irrécupérable.

Fr Mervy-Monsoleil AMADI, op

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Pensée du 17 janvier 10

« C’est ainsi que notre éthique se trouve cassée en deux : d’une part nous protégeons des zones de liberté d’initiative, non reliées à la communauté, d’autre part nous fulminons contre le désordre, l’injustice, la souffrance ; nous vivons ainsi sous le régime de deux morales : une morale privée et une morale de la communauté. »

Paul Ricœur, Histoire et Vérité

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GRILLE DE LECTURE

Cette pensée de Paul Ricœur interroge d’autant plus que ce ne sont pas des situations de désordre, d’injustice, de souffrance ou de libéralisme primaire qui seraient des denrées rares dans le monde où nous vivons. Beaucoup s’attachent à défendre les libertés individuelles. Ils sont encore nombreux à se plaindre du fait que les politiques ont échoué à instaurer la justice. Sur un tout autre plan, un peu partout, en Afrique ou en Amérique, en Irak ou en Haïti, dans l’enclave du Cabinda ou sur la base navale de Guantanamo, on fait l’expérience des limites de nos choix éthiques. Ici ou ailleurs, s’infiltrent dans nos rangs l’irrationalité de la violence, l’absurdité de la mégalomanie et le spectre des scènes de désolation, induits par la négligence ou la complicité de l’homme.

Ce qui se passe en Haïti mérite quelque attention de notre part : colère et désespoir gagnent la population haïtienne face aux lenteurs de la distribution de l’aide arrivée du monde entier, après le séisme du 12 janvier qui pourrait avoir fait jusqu’à 50’000 morts, selon une estimation toujours très provisoire de la Croix-Rouge. Des corps inertes aux cris inaudibles gisent sous des gravas. Et pourtant les ressources financières ne manquent pas, et les institutions spécialisées dans le secours international en appellent toujours aux fonds. Enfin ! Je n’en sais pas grand-chose.

Mais prenant pour élément explicitant la situation dramatique que traverse le peuple haïtien, on peut bien se demander si notre monde est régi par une morale à double ou à triple vitesse. A quoi sert tout l’arsenal de prévision des géologues et spécialistes des questions sismiques ? A-t-on vu venir cette catastrophe ? Qu’ a-t-on fait pour prévenir les populations ou pour les évacuer ? Les gardiens de la sécurité mondiale se font entendre lorsqu’un nigérian embarque dangereusement à bord d’un avion à destination de la terre promise. Mais sincèrement, personne ne semble a priori préoccupé par les catastrophes atmosphériques et humanitaires qui s’annoncent et dont on connaît par le génie de la science le degré de nuisance.

L’assertion de Paul Ricœur nous sert évidemment de prétexte pour nous intéresser au sort de ceux qui souffrent. Ne voyez-vous pas que ce qui arrive est la marque d’une société sans prospective, sans plan éthique pour l’avenir ? L’Homme doit-il demeurer le parent pauvre de nos programmes politiques ? Il n’y a que le libéralisme économique qui nous préoccupe, un modèle de liberté construit sur la concurrence économique. Peu importe ceux qui n’ont rien à offrir. Haïti ne peut pas être une priorité. L’oubli de l’homme, c’est-à-dire les hommes contre l’humain, est le lieu de l’éclatement de la morale, de la cassure de l’éthique. Peut-être est-il temps de rectifier notre compréhension de la liberté et fonder une société de la prévision et de la décision rationnelle.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 16 janvier 10

« La manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’autre en moi, nous l’appelons, en effet, visage. Cette façon ne consiste pas à figurer comme thème sous mon regard, à s’étaler comme un ensemble de qualités formant une image. Le visage d’autrui détruit à tout moment, et déborde l’image plastique qu’il me laisse, l’idée à ma mesure… l’idée adéquate. »

Emmanuel LEVINAS, Totalité et Infini

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GRILLE DE LECTURE

Cette définition du visage par Levinas lui-même laisse le lecteur sur sa soif. Même dans la définition, le visage n’est qu’effleuré, tellement il dépasse l’idée que j’en fais, il déborde l’image plastique qu’il me laisse, il ne thématise ni ne qualifie, il est l’au-delà de toute adéquation. Et pourtant, cet effleurement dit essentiellement le visage comme une “échappée belle”. Alain Finkielkraut n’écrivait-il pas (La sagesse de l’amour) que ce qui définit positivement le visage, c’est sa désobéissance à la définition, c’est-à-dire cette manière de ne pas tenir tout à fait dans la place que lui assignent mes propos les plus acérés ou mon regard le plus pénétrant ?

En langage husserlien, nous dirons que le visage se joue de toute adéquation parce qu’il est démesure, excès constant de l’être visé sur l’intention qui le vise, débordement de l’intention de signification par l’intuition. Le visage ne se soumet à aucune réduction phénoménologique car elle s’abstrait de son image pour s’imposer par-delà la forme, le thème, la façon, et ne laisser entre les mains que sa dépouille quand c’est sa vérité que je crois extraire. Pour cela, rencontrer un homme, c’est être tenu en éveil par une énigme dont le déchiffrement est sans garantie. C’est aussi pourquoi Paul Valéry pouvait écrire que l’œuvre philosophique de Levinas nous apprend non pas à mieux voir le visage ou à le voir autrement, mais à ne plus l’identifier avec ce que la vue peut en obtenir.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 15 janvier 10

« La raison cherche son autre, sachant bien qu’en lui elle ne possèdera rien d’autre qu’elle-même ; elle quête seulement sa propre infinité. »

Friedrich Hegel, Phénoménologie de l’esprit

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GRILLE DE LECTURE

L’idéalisme hégélien confesse que le fini est fini de l’infini, que l’autre est l’autre du même. Le positif et le négatif, dans une relation dialectique, coexistent et vivent ensemble. C’est dans le mouvement dialectique que la raison s’altère et s’explicite dans l’histoire. Dans le mouvement dialectique la raison est en parcours d’elle-même. La raison pour autant qu’elle est raison doit se poser hors de soi. La vie est une et diverse, seul ce qui est un peut se diviser, peut s’éclater.

La raison universelle ne perd rien de son être en s’avérant, puisqu’elle se scinde de toute éternité, avant la temporalité phénoménale, elle se différencie et se divise, faisant sortir de soi autrui. La raison n’est pas solitaire et monolithique, même dans sa dimension spirituelle, c’est-à-dire avant le temps. En ce sens, la différence qui existe en l’Idée de toute éternité, devient séparation, voire négation et rupture intérieure, intériorisée, déjà dans le but de rejoindre pleinement la nature. Dans le mouvement dialectique la raison ne perd rien d’elle-même, puisque c’est elle qui se pose comme autre. Le soi dans la dialectique se pose comme autre et dans un troisième moment de la dialectique se reprend comme esprit absolu.

Le jaillissement de cette unité dans la différence est perçu par Hegel, ce penseur moderne à la frontière entre le christianisme biblique et le panthéisme romantique, dans l’histoire de Jésus-Christ. D’emblée il fixe son regard sur la croix comme le point culminant de l’incarnation (Leçons sur la philosophie de la religion, 3e partie. La religion absolue, p. 163). Parce que l’Autre éternel de Dieu est devenu mortel et qu’il est mort en effet, il est devenu pleinement homme. C’est ainsi que s’effectue la jonction entre le mode d’être divin de l’Esprit universel et son mode d’être humain. Il est donc évident que chez Hegel Dieu, l’Idée, la Raison est sans cesse en colloque et en récollection de soi d’où la célèbre affirmation : ce qui est effectif est rationnel et ce qui est rationnel est effectif.

Fr Mervy-Monsoleil AMADI, op

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