Archive for the ‘PHENOMENOLOGIE’ Category

Pensée du 12 juillet 11

« S’il y a un être du soi, il ne peut être atteint que par des détours d’altérité. Ces détours d’altérité sont de deux types. Le premier est phénoménologique : la chair, le corps, le corps propre, l’autre, la conscience et le monde. Le second est herméneutique : le symbole, le signe, le texte, l’action, l’histoire et l’œuvre. »

David-Le-Duc TIAHA, Paul Ricœur et le paradoxe de la chair. Brisure et suture. L’Harmattan, 2009.

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Pensée du 02 juillet 11

« La manifestation par la chose est comme la condensation d’un discours infini ; manifestation et signification sont strictement contemporaines et réciproques ; la concrétion dans la chose est la contrepartie de la surdétermination d’un sens inépuisable qui se ramifie dans le cosmique, dans l’éthique et le politique. »

Paul RICOEUR, Philosophie de la volonté, II – Finitude et culpabilité, Livre II – La symbolique du mal, p. 174.

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Pensée du 12 juin 11

« Le fait accompli, emporté par un présent qui fuit, échappe à jamais à l’emprise de l’homme, mais pèse sur son destin. Derrière la mélancolie de l’éternel écoulement des choses, de l’illusoire présent d’Héraclite, il y a la tragédie de l’inamovibilité d’un passé ineffaçable qui condamne l’initiative à n’être qu’une continuation. La vraie liberté, le vrai commencement exigerait un vrai présent qui, toujours à l’apogée d’une destinée, la recommence éternellement. »

Emmanuel Levinas, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, Éditions Fata Morgana.

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Pensée du 10 juin 11

« La beauté n’est certes pas seule à être proche, et l’horreur nous stupéfie d’une proximité absolue et fascinante qui toujours interdit déjà toute tentative pour l’éloigner. « 

Jean-Louis CHRETIEN, L’effroi du beau

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GRILLE DE LECTURE

Devant une belle fleur, une belle œuvre d’art, en écoutant une musique classique du genre Mozart, Jean Sébastien Bach, nous sommes comme saisis d’une émotion, d’une émotion certes esthétique. Cette émotion esthétique nous vient du fait que la beauté de la fleur, de la peinture, ou l’harmonieux son de la musique nous saisit du fond de notre être. La beauté de la fleur nous est d’une telle splendeur qu’a sa rencontre, nous sommes comme pris et compris par elle. Le beau nous est d’une telle proximité qu’il ne peut pas nous laisser indemnes. La beauté nous éprouve, nous blesse d’une blessure sublime, sa rencontre est joie mais d’une joie douloureuse, tellement douloureuse qu’elle laisse ses traces. Les traces du beau nous rappellent à chaque moment de la vie la proximité du beau. Ses traces viennent dire l’absence d’un il y a. Mais l’absence d’une chose à sa place est cela qui révèle du même coup qu’il lui était essentiel d’avoir une place, constitutive de son mode d’être.

Le clignotement du proche à travers ses traces dit sa présence. Le présent est présent du lointain. Du coup, l’oubli de la beauté devient difficile dans le sens où l’oubli d’une chose dans la proximité familière n’est pas disparition négatrice ; mais la chose oubliée fait corps avec son surgissement comme chose disponible, toujours et déjà-là dans une présence absente. Certes, la beauté n’est pas seule à être proche, mais elle est la seule à nous éprouver d’une épreuve esthétique. La beauté qui se suffit pourtant nous appelle, et nous  impose, sans esquive possible, la charge de lui répondre et de lui correspondre. Cette réponse ne peut qu’être l’acte de louer. Or nos louanges, pour paraphraser l’un des grands chantres de la beauté divine, n’ajoutent rien à la splendeur de la beauté mais ils nous rapprochent d’elle d’une proximité absolue.

Monsoleil-Mervy AMADI, op

Pensée du 07 juin 11

« D’une part, la physique de Galilée et de Descartes mettra fin à la métaphysique, au sens de philosophie des formes substantielles. D’autre part, la critique kantienne marquera un arrêt de la métaphysique au sens de l’onto-théologie. L’Esthétique transcendantale et la Logique transcendantale de la Critique de la raison pure, sur la base de la spontanéité de l’entendement toujours tournée vers la réceptivité de la sensibilité par l’opérativité liante de l’imagination transcendantale, rendent impossible la connaissance des êtres non sensibles. Toute connaissance des êtres non sensibles échappant à la détermination de l’espace et du temps, s’enlise dans l’illusion transcendantale. »

David-Le-Duc TIAHA, Paul Ricœur et le paradoxe de la chair. Brisure et suture. L’Harmattan, 2009.

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Pensée du 13 mai 11

« Le génie cartésien est d’avoir porté à l’extrême cette intuition d’une pensée qui fait cercle avec soi en se posant et qui n’accueille plus en soi que l’effigie de son corps et l’effigie de l’autre »,

Paul RICOEUR, Philosophie de la volonté, I.

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GRILLE DE LECTURE

Descartes, en quête de certitude absolue a pu mettre en place dans le Discours de la Méthode, le doute méthodique et même hyperbolique. Il en est arrivé à atteindre une intuition qu’il trouve inébranlable : l’intuition que le sujet est une pensée pensante. Le « Cogito ergo sum » (je pense, donc je suis) est au terme de cette démarche de doute qui montre que tout ce qui entoure l’homme, ses raisonnements et son corps le trompent souvent. Il peut donc douter de tout. Cependant, il ne peut douter du fait que le sujet qui doute existe et qu’il est quelque chose. Le Cogito signifie donc que le sujet pensant a conscience de lui-même. Nous pouvons sur le coup dire que cette intuition fondamentale dans la connaissance qu’a le sujet de lui-même et des autres choses exclut sur le champ toute réalité extrinsèque au sujet pour d’abord le poser comme tel.

C’est pourquoi Paul Ricœur peut affirmer que la pensée (le sujet) fait cercle avec soi en se posant. Seule l’intuition de la pensée d’une existence inébranlable du sujet qui doute est certaine. L’existence du sujet est certaine. Le sujet est donc un « roseau pensant » essentiellement. Cela traduit le fait que même si l’on peut refuser au sujet certains accidents, certaines réalités qui font son être-au-monde, il  y a pour lui quelque chose qui le constitue intrinsèquement : la pensée. Car, cette pensée le conduit nécessairement et sans aucun doute à se réaliser existant, et cela irrévocablement. La pensée est donc intrinsèque à l’homme. Nous pouvons affirmer que l’homme est pensée fondamentalement, il est une pensée pensante comme nous l’avons souligné plus haut. La pensée se pense et se pose comme pensée pensante, agissante. Sans cela, l’homme ne peut se saisir véritablement, ni être sujet véritablement. Le corps devient en fin de compte comme un accident, quelque chose qui se greffe sur la pensée.

Avec Descartes donc, la pensée est substance de l’homme, et son corps, un accident. Mais dans l’opération même de la pensée, ce corps est pensé et reçu, comme une image qui survient et survit. Dans cette même opération, le corps de l’autre aussi se trouve au même niveau car l’homme ne peut faire abstraction d’une saisie de tout ce qu’il perçoit, pénètre de sa pensée et intellige. L’homme comme pensée demeure toujours en relation avec soi et avec l’autre. Sinon il ne serait plus relationnel, personnel. Il se déploie avec sa pensée et accueille les autres en lui, à commencer par lui-même. L’homme a conscience de lui-même dans la relation à soi et dans la relation à l’autre. La conscience est ici une aperception transcendantale, et elle ne peut plus que représenter les autres choses en dehors d’elle. Car nous le savons, la conscience (pure) est un savoir de toutes les représentations de l’humain.

Aristide BASSE, op

Pensée du 29 avril 11

« Nous appelons présocratiques les Milésiens, les Ephésiens, les Eléates, pour souligner que Socrate est le messie philosophique qui décide de toutes choses, orientant l’avenir et réorganisant le passé en fonction de lui. Mais cette désignation de Socrate comme point de référence est forcément un choix. »

Henry Duméry, Phénoménologie et religion.

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GRILLE DE LECTURE

Henry Duméry s’interroge sur la philosophie de la religion et son passé. Il pense que l’attribution au seul monde grec de la formation des idées philosophiques n’est qu’un parti pris ou une ignorance. Cette méprise historique s’enracine autour du personnage de Socrate grâce auquel l’on peut parler de pré et de post socratiques. Duméry admet que c’est à Socrate qu’on doit l’invention de la philosophie comme discernement de soi et comme attention à l’universel en soi-même. Il a désacralisé la philosophie en l’arrachant à la polymathie ionienne. Socrate a donc fondé la philosophie au sens où la comprend l’humanisme occidental. Cette allégeance cache plusieurs objections. Selon la première, même si la méthode socratique est le patron de toute méthode philosophique, faire de Socrate le centre de l’histoire de la philosophie n’est pas dénué d’arbitraire. Selon la deuxième, l’initiative de Socrate ne peut pas prétendre à un commencement absolu, elle est un point d’aboutissement qui est redevable à des acquis historiques telles que les traditions mythologiques et religieuses qui ont précédé l’Ecole de Milet.

Selon la troisième, ce qui est une conséquence des deux premières objections, le monde hellénistique ne peut pas être tenu pour le seul « peuple élu » de l’idée philosophique. Car les anciennes cosmologies religieuses mésopotamiennes et égyptiennes fondent la religion comme la mère de toute pensée. Elles ont fourni à la science un choix d’images pour établir une représentation du monde, et à la philosophie, un sens de l’infini. C’est pour cela que la pensée grecque aura à ses origines une dimension très religieuse, observée notamment chez les Pythagoriciens. Tout comme Henry Duméry, les sinologues et les indianistes dénoncent ce sectarisme occidental de la pensée, parce que selon eux, l’Orient aurait suscité des « sagesses » comparables à celles des Grecs. De même, Paul Masson-Oursel affirme que les civilisations orientales ont eu le génie de faire penser les masses à partir du rite, du geste religieux. Pour ce faire, on peut distinguer les deux cultures sans les rendre exclusives l’une de l’autre. Quant à l’Afrique, elle semble demeurer l’enfance éternelle de la science et de la philosophie ; du moins, il n’est pas fait mention d’elle.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 26 avril 11

« Notre lecture de l’œuvre de Ricœur a mis à jour la présence d’une triple couche d’être de la corporéité : le corps-objet, le corps propre et la chair. Cette variation phénoménologique du sens de la corporéité indique l’altérité propre au soi inscrite au plus intime de l’être du mode humain de l’existence incarnée. La circulation du questionnement comme transit phénoménologique, en passant d’une phénoménologie de la perception à une phénoménologie de la volition, a mis à découvert l’oscillation dialectique de la brisure et de la suture de l’être du mode humain de l’existence. Ce jeu dialectique est la source de la finitude fragile et de l’inventivité de notre être-au-monde.»

David-Le-Duc TIAHA, Paul Ricœur et le paradoxe de la chair. Brisure et suture. L’Harmattan, 2009.

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Pensée du 15 avril 11

« L’homme est cette nuit, le néant vide qui contient tout dans sa simplicité. C’est cette nuit qu’on aperçoit lorsqu’on regarde un homme dans les yeux. On plonge alors dans une nuit qui devient terrible ; c’est la nuit du monde qui se trouve en face de nous ».

Friedrich Hegel, La philosophie de l’Esprit

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GRILLE DE LECTURE

La nuit traduit l’idée de l’obscurité, du néant, de l’invisible, en clair de ce qui échappe, de l’in-objectif. On pourrait en un autre sens dire que la nuit dit l’apparaître de ce qui est comme une frontière pour la conscience objectivante. La nuit est le lieu du silence, elle est cet instant de l’extase originelle où loin des bruits du monde l’Etre a commencé son poème ; lieu où l’Etre s’est comme retiré en attente de l’éclosion du jour. La nuit en ce sens est la préfiguration du jour, elle est l’annonce du jour. Cela souligne l’idée d’une nécessité interne entre  le jour et la nuit. La nuit est nécessaire pour le jour, et le jour l’est aussi pour la nuit. La nuit est cela qui prépare le jour. Elle est la dimension de l’épaisseur, de la profondeur. Si l’homme est comparé à la nuit, cela veut dire que l’homme est l’être de profondeur. Cette profondeur est cela qui signifie la nuit qu’on aperçoit lorsqu’on regarde l’homme dans ses yeux, dans son visage.

Le visage est la partie de l’homme qui signifie son humanité. Le visage se donne à voir pour un autre visage, un autre regard et il est toujours susceptible de me révéler, de me donner à lire et à interpréter. Au milieu du visage s’ouvrent les yeux et s’allume le regard. L’un est inséparable de l’autre, avec toutefois cette nuance étonnante que souligne Sartre : le regard apparaît précisément à cet instant fugace où les yeux disparaissent, leur couleur, leur contour, pour n’être plus qu’une intentionnalité, une intensité, une émotion. Ne serait-il pas commode en effet de dire que nous touchons là à l’inexprimable, à la profondeur même de l’homme, à cette part irréductible d’obscurité qui nous habite tous ? Si le regard est silencieux, il n’en signifie pas moins et il suscite une interprétation qui, elle, relève bien de l’exprimable. Le regard peut bien être compris comme cet au-delà des yeux qui leur donne un style singulier, il n’est rien d’autre que l’écho de la profondeur d’une existence sortant d’elle-même puisqu’elle est communication et rencontre d’autrui. Ainsi, le regard reste pouvoir d’échappement sans cesser de rayonner d’un soi. Que l’homme par cet abîme qu’on aperçoit dans les yeux soit comparé à une nuit, cela signifie que son être-là est le visible d’un invisible.

Mervy-Monsoleil AMADI, op

Pensée du 13 avril 11

« L’amour fait sortir l’aimant de lui-même vers l’objet aimé. L’aimé habite aussi dans l’aimant, mais sous la forme d’une inclination, d’un poids, qui le porte à rejoindre l’aimé dans la réalité.»

Pierre-Marie Emonet, L’âme humaine expliquée aux simples, CLD, Chambray, p. 66.

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GRILLE DE LECTURE

Pierre-Marie Emonet présente l’amour comme un mouvement psychique qui porte littéralement l’aimant hors de lui. Le phénomène de l’amour exprime la sortie de l’âme vers les choses qui l’attirent, il illustre la tendance de l’aimant à s’unir à l’aimé dans son existence réelle. A la suite de saint Thomas d’Aquin, Emonet compare l’amour dans l’âme à un grand astre qu’accompagnent trois satellites. La passion de l’âme qu’est l’amour va avec connaturalité, convenance, complaisance… Explorons les trois axes esquissés par Emonet pour décrire le mouvement de l’amour.

Premièrement, l’amour procède de la connaturalité entre deux êtres. De la même manière que l’arbre s’élève dans le ciel pour retrouver ce qui lui manque, les deux êtres qui s’aiment tendent nécessairement l’un vers l’autre, comme vers une partie amputée de leur être. C’est tout comme si chacun possédait un bien dont il était séparé et qu’il fallait reprendre : « Si la plante aime l’eau, c’est que l’eau fait partie de son être. » Difficile de ne pas évoquer sous ce point de la connaturalité des êtres qui s’aiment, le mythe platonicien d’Eros. Dans Le Banquet, Platon défend l’idée que l’amour incarne à la fois un état de manque et une source de richesses. Dans ce portrait platonicien de l’amour, Eros, personnification de la notion d’amour, est le fils de Poros (la Richesse) et de Pénia, la Pauvreté, dont il hérite l’indigence comme une ‘éternelle compagne’. Il lui est associé de façon héréditaire et ne peut se soustraire à elle. Eros est animé par le désir, expression naturelle du manque. Cela explique pourquoi l’être aimé habite spirituellement dans l’aimant, les deux étant polarisés par une force réunificatrice qui les dépasse.

Deuxièmement, l’amour semble vivre de convenance. Le dynamisme foncier de l’amour ne s’exprime mieux que par le verbe « convenir » : deux amoureux qui se mettent en marche l’un vers l’autre « se conviennent » presque toujours. Ils se conviennent parce qu’il s’agit de retrouver ce dont ils sont séparé mais qui fait partie d’eux. Troisièmement, la convenance dont vivent les amoureux semble être de l’ordre de la complaisance. Lorsque l’être aimé rejoint l’aimant dans la réalité, ils s’y complaisent : « Quand l’union recherchée se réalise, l’aimant se repose dans l’aimé. Il y a alors épanouissement, plaisir, plénitude. Regardez le visage de l’enfant qui goûte à un fruit délicieux. » La force de l’inclination d’amour est quasi mystérique, l’être objet d’un manque chez l’aimé est un bien à « conquérir » comme le sien propre. L’amour, épreuve privilégiée de sortie de soi de l’âme, met en jeu la tension vers un bien mystérieux consubstantiel aux deux êtres qui s’aiment.

Emmanuel AVONYO, op