Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 19 avril 10

« C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder un jugement constant et uniforme. »

Michel Eyquem de MONTAIGNE, Essais I, 1.

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GRILLE DE LECTURE

Montaigne est présenté comme le dernier des humanistes de la Renaissance. On se rappelle que l’humanisme fut un mouvement de pensée caractéristique de la Renaissance. Il a promu une nouvelle image de l’homme où sont affirmées sa puissance créatrice, sa liberté de penser, de connaître et d’agir. En effet, l’humanisme a fait émerger une nouvelle vision du monde en redécouvrant les sources gréco-latines de notre civilisation, en faisant une appropriation critique des institutions et des traditions de l’Antiquité et du Moyen Âge, en renouvelant nos modes de connaissances et nos savoirs. Le dernier des grands humanistes de la Renaissance a paradoxalement une conception pessimiste de l’homme. Que l’homme soit un sujet merveilleusement vain, c’est ce que proclamera Pascal au cœur de la modernité. L’homme est bassesse, vanité, misère, ennui. Il est si vain qu’on peut pas se faire une idée concrète de lui. Pascal affirmera à la suite de Montaigne que les hommes ne se contentent pas de la vie qu’ils ont en eux, en leur propre être. Ils veulent vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et s’efforcent de paraître (fr. 662, Michel Le Guern).

Le pessimisme anthropologique de Montagne prend sa source dans la pensée de saint Augustin. Selon Michel Le Guern, cette conception de l’homme que l’on retrouve chez Montaigne et Pascal vient de la tradition augustinienne qui souligne constamment l’opposition entre la nature de l’homme telle que Dieu l’a créée et l’état de déchéance qui est la conséquence du péché originel. Montaigne affirme peindre sa propre personne, et qu’il ne s’agit pas des autres hommes. Il est donc le premier objet de sa critique. Il est lui-même la matière de son livre. «Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention ni artifice : car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif. » Mais chaque homme étant la marque entière de l’humaine condition, c’est bien la condition humaine que Pascal passe au crible de la critique. L’homme flotte entre divers avis, il ne veut rien absolument, rien librement, rien constamment.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 18 avril 10

« Le droit individuel au suicide, cela se discute, le droit au suicide de l’humanité, cela ne se discute pas ».

Hans JONAS, Principe Responsabilité.

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GRILLE DE LECTURE

Hans Jonas, en pensant la technoscience dans la démesure de sa production voit que l’humanité tout entière est menacée, elle court un danger. La menace plane sur la vie de l’homme individuel et sur l’humanité puisqu’il y a une importance des dégâts collatéraux de l’agir ultra-technologique de l’homme. Le technoscientique est en train de risquer sa vie et celle de tous ceux qui partagent les mêmes conditions d’existence que lui, ceux qui sont dans une même communauté de vie que lui. La vie de tous est pariée.

Mais le pari ne concerne que soi. L’on ne peut risquer que ce qui nous est propre. L’on ne doit pas risquer quelque chose qui appartient aux autres. C’est pourquoi, le suicide qui est toujours un fait personnel peut se décider par celui qui veut s’ôter la vie. Lui-même réfléchit, voit les contours et peut décider. C’est dans ce sens que Hans Jonas pense la discussion sur quelque suicide personnel, individuel. Vouloir se suicider, c’est vouloir délibérément s’enlever la vie qui est une propriété. L’homme qui vit a la vie en propre. On dirait qu’il est le « propriétaire » de sa propre vie.

L’humanité dépasse l’homme individuel, c’est une entité plus large qui englobe tout. On dirait que l’homme est une goutte d’eau dans cette mer de l’humanité. Et donc l’homme ne peut risquer la vie de toute une masse de gens. L’humanité n’est pas une personne qui  peut décider de s’enlever, de risquer, de parier quelque chose qui lui est propre. On ne peut donc discuter du suicide de l’humanité. Le suicide d’une collectivité ne peut être décidé par quelqu’un. Seule la collectivité a des droits sur ses biens, ses affaires, sur ses acquis, bref, sur ce tout ce qui lui appartient et dont elle peut jouir à son aise, à sa guise. Droits et obligations à l’égard de l’autre, à l’égard de tout ce qui le fait, à l’égard de tout ce qu’il a et de tout ce qu’il est  sont soulignés ici. L’éthique dans les relations, dans les faires, dans les actes est ici revalorisée.

fr Aristide BASSE, op

Pensée du 17 avril 10

« C’est l’essence propre de la science, c’est à priori son mode d’être, d’être hypothèse à l’infini et vérification à l’infini. »

EDMUND HUSSERL, Recherches logiques

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GRILLE DE LECTURE

Spencer, dans Premiers principes (2è partie, ch. I, § 37) distinguait la connaissance vulgaire comme une connaissance non unifiée, de la science comme connaissance partiellement unifiée et de la philosophie comme connaissance totalement unifiée. C’est dire que pour lui, la science donne quelque connaissance qui n’est pas complète, achevée. On peut alors dire que la vérité scientifique est réfutable. Quelque chose reste toujours à vérifier dans la science.

La réfutabilité de la science, de la vérité scientifique lui donne le caractère de ce qui est comme le commencement de quelque chose, de ce qui est comme provisoire. C’est ce que pense Husserl quand il dit que la science dans son essence propre est une « hypothèse à l’infini et vérification à l’infini ». L’épistémologie comme philosophie des sciences nous montre que la science n’est pas dogmatique, elle ne donne pas des vérités dogmatiques. Mais cela n’est-ce pas en lien avec la nature même de son objet qu’est la nature ? Ce qui fait sa force, ce qui fait la science, c’est son caractère expérimental. Nous parlons ici de la science de la nature.

Ce qui est vraiment de l’ordre de la science, c’est l’expérimentation, la vérification. C’est dire que toute vérité scientifique reste une hypothèse qui est à passer au crible de la vérification, de l’expérimentation. Nous le disons puisque la véritable science procède par une énonciation d’hypothèse qui se donne à la vérification, à l’expérimentation pour enfin aboutir à un résultat. Mais ce résultat peut faire à son tour l’objet d’une nouvelle expérience.

Aucune vérité scientifique n’est éternelle. Elle doit être prise comme un savoir acquis, vérifié pour un moment, mais des expériences ultérieures peuvent la réfuter à cause de nouvelles révélations ou encore la mise en place d’autres matériels de vérification plus appropriés, plus performants. Une vérité scientifique doit être à la fois vérifiée et vérifiable.

fr Aristide BASSE, op

Pensée du 16 avril 10

« L’amour est ce lien paradoxal qui, en s’approfondissant, dépouille l’Autre de ses déterminations, jusqu’à ce qu’il me devienne impénétrable. »

Alain Finkielkraut, La sagesse de l’amour

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GRILLE DE LECTURE

L’amour crée un lien paradoxal entre l’amant et l’être aimé. Lorsqu’on dit à son ami(e), « je t’aime », qu’est-ce que l’on aime réellement ? Les mérites de cette personne ? L’éclat de son sourire ? La grâce de sa silhouette ? Le fait miraculeux de son existence ? Blaise Pascal fournit sa réponse à cette question : « On n’aime jamais les personnes, mais seulement les qualités. Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole qui tuera la beauté sans tuer la personne fera qu’il ne l’aimera plus. » Cette réponse de Pascal nous laisse pantois. Que reste-t-il de l’amour ? L’amour serait-il un phénomène mensonger, une réduction de la personne de l’Autre, un simple passe-temps, un moyen inventé pour tenir dans cette existence pas toujours heureuse ? L’amour serait-il fait pour dépouiller l’Autre de sa beauté, la faire flétrir ? Il semble que non.

Pour Hegel, aimer quelqu’un, c’est lui attribuer une valeur positive indépendamment de ses actes ou de ses propriétés singulières et périssables. Sans l’amour, sous toutes ses variantes, en effet, nul ne saurait vivre. L’amour est le propre des humains. L’amour est une détermination métaphysique de l’être de l’homme, à l’instar de l’amour d’amitié d’Aristote. Nous naissons dans l’amour et vivons de l’amour. L’absence de l’amour dans notre existence « animale » nous aurait fait chuter plus bas. Proust intervient dans ce vénérable débat en y apportant une contribution inédite qui renvoie les uns et les autres dos à dos. L’amour ne s’adresse ni à la personne, ni à ses particularités, il vise l’énigme de l’Autre, sa distance, son incognito, cette façon qu’il a de ne jamais être de plain-pied avec moi, même dans nos moments les plus intimes.

C’est dans cette perspective que Maurice Blanchot avançait cette formule admirable de précision et de grâce : « les amants sont ensemble, mais pas encore ». L’amour semble n’offrir qu’une illusion de plénitude. Il dépouille l’Autre qui lui est de fait impénétrable. D’où le paradoxe. Moins qu’une entreprise de destruction de l’Autre, l’amour serait une vaine passion, l’amour essaye de dompter une figure opaque, insensible à la caresse. L’amour est un investissement éperdu, une étrange ascèse, une marche vers l’invisible. Le toi du « je t’aime » n’est jamais mon contemporain. Terminons avec Levinas : Je l’ai choisie pour ce qu’elle avait de merveilleux, de spécial, ou d’unique ; maintenant, « j’aime en elle non pas une qualité différente de toutes les autres mais la qualité même de la différence ». Elle a beaucoup changé.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 15 avril 10

« Avec Feuerbach, Dieu meurt comme être personnel et transcendant, puisqu’il n’est que la projection fantasmée de l’essence humaine. »

Bernard Sève, La question philosophique de l’existence de Dieu.

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GRILLE DE LECTURE

Bernard Sève fait une relecture critique des philosophies de la « mort de Dieu ». Dans sa ligne de mire, Ludwig Andreas Feuerbach (1804-1872), philosophe allemand du XIXe siècle, disciple et critique de Friedrich Hegel. Ce brillant philosophe fut un digne précurseur de Karl Marx, Friedrich Nietzsche et de Sigmund Freud. Feuerbach professe que la croyance en Dieu est une aliénation anthropologique, c’est le signe de l’abaissement des propriétés de l’homme qui les projette sur Dieu. Les déterminations divines sont donc des déterminations humaines idéalisées. Dieu est une projection fantasmée de la nature de l’homme. L’homme s’appauvrit de ce dont il enrichit Dieu. Dieu est mort en tant que production de l’homme et en tant qu’être absolutisé par l’imaginaire de l’homme. Bernard Sève estime que la « mort de Dieu » est une formule devenue très usuelle de nos jours mais qu’il semble absurde de parler littéralement de la « mort de Dieu ». Car la « mort de Dieu » désigne un événement qui ne peut d’aucune manière ni en aucun temps avoir lieu.

Par définition, Dieu est immortel. Il est donc inconvenant de parler de la « mort de Dieu ». Tout d’abord, pour rester dans la logique de Feuerbach, Dieu ne meurt pas puisqu’il vit dans l’humanité. Ensuite, si Dieu vit des propriétés humaines, il n’y a pas de quoi le voir  disparaître avant l’homme. Parler de la « mort de Dieu », c’est proprement faire référence à la disparition de la croyance en Dieu. Pourquoi Dieu meurt-il alors ? Dieu meurt parce qu’il ne vit que de la vie qu’on lui prête (ou qu’on lui aliène, dirait Feuerbach). La vie de Dieu, selon Sève, n’est qu’une ombre, il suffit de cesser d’y rêver pour qu’elle cesse d’être. D’après un texte croustillant et décapant de Heinrich Heine, Dieu est mort d’une mort naturelle. Dieu a été assassiné, et assassiné par Emmanuel Kant. La Critique de la raison pure est le glaive qui tua en Allemagne le Dieu des déistes. Ainsi, on est fondé à penser qu’après le Dieu de la foi, c’est le Dieu de la religion naturelle, de la philosophie du XVIIIe siècle, c’est le Dieu de la raison pure qui meurt.

Tous les dieux, sinon, Dieu dans tous ses apparats humains, sont morts d’une si belle mort qu’on voit comme il est facile de faire mourir Dieu. Bernard Sève veut donc interpréter ce thème de la « mort de Dieu » comme « L’expression littéraire d’un fait sociologique : la disparition de la croyance religieuse dans l’Europe du XVIIIe et XIXe siècles. Ce serait une autre façon de dire la thèse feuerbachienne : les Européens sont devenus pratiquement athées. Cette interprétation est exacte, mais insuffisante » (La question philosophique de l’existence de Dieu, p. 239). Bernard Sève, sans vraiment modérer son propos, soutient que cette forme d’athéisme ne date pas de notre ère. Car, un siècle avant l’an zéro, le Grec Plutarque aurait montré que la mort du dieu Pan (symbole du Panthéon païen) est liée à un affaiblissement de la croyance ou de la foi traditionnelle. Sève ajoute que professer la « mort de Dieu » serait se contenter de retourner contre le christianisme une pièce centrale tirée de la dogmatique.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 14 avril 10

« Pour se lier par la promesse, le sujet de l’action devait aussi pouvoir se délier par le pardon.»

Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli.

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GRILLE DE LECTURE

Gaëlle Fiasse, grande lectrice de Paul Ricœur, intitulait un de ses articles : « Paul Ricœur et le pardon comme au-delà de l’action.» Le déliement par le pardon envisage un au-delà de l’action. L’action de l’homme n’est pas qu’à l’actif, elle est aussi au passif, plus proprement, elle a un passif. L’action humaine relie des sujets, elle met nécessairement en relation un agent et un patient. Vue rétrospectivement, notre vie relationnelle et notre action sur les autres se présentent toujours comme « une chose absente marquée du sceau de l’antérieur ». Ce sceau de l’antériorité peut être l’empreinte de la distance temporelle et de l’action passée sur l’agent ou le patient. Si l’action est indivisément action de bien/mal agir et passion d’être affecté par sa propre action, l’action peut devenir le lieu de la faute. La faute embrigade aussi bien le coupable que le patient. Elle paralyse l’action du coupable. Que faut-il faire ?

Il faut exiger une justice répatrice ou pardonner. Si on choisit de pardonner, il se fait que le pardon est difficile à donner, à recevoir et surtout à concevoir. Le pardon n’est pas seulement difficile, il est impossible ou presque, selon le mot de Jacques Derrida que reprend Ricœur. La « nouveauté » de Ricœur c’est d’affirmer que le pardon n’est ni facile ni impossible. Le pardon est rendu nécessaire par deux considérations : il faut passer de « l’homme faillible » à « l’homme capable », et il faut dissocier la faute de celui qui agit. Le pardon est rempli de promesses, promesses d’un au-delà heureux pour l’action. La faute est une énigme qui paralyse la puissance d’agir de « l’homme capable ». Celui qui commet une faute n’est pas égal à sa faute. Il y a donc un horizon du bien à envisager pour lui, car il est capable du bien. Pardonner pourrait être un effort de levée de l’incapacité existentielle de l’homme induite par la faute.

Face à la profondeur de la faute, doit s’ériger toujours la hauteur du pardon. La faute, dit Ricœur, est la présupposition existentielle du pardon. Il faut pardonner parce qu’il y a eu faute. La parole de pardon du patient délie l’agent de son acte. La figure du déliement consiste à rendre le coupable capable de recommencer la vie. Le déliement restitue au coupable son statut d’homme capable. Mais la libération de l’agent coupable est aussi une délivrance pour le patient lui-même. Car, s’il est vrai que le patient ne connaît pas la paix tant que l’agent ne passe pas à l’aveu et au repentir, il semble aussi évident qu’il ne connaît pas la joie tant que l’agent demeure lié par la faute. C’est en ce sens que le pardon qui suit la repentance est une double libération : le sujet de l’action est délié en obtenant le pardon à la suite de la faute avouée. Cette opération délie aussi le patient, prisonnier du fait de l’emprisonnement de l’agent.

Le pardon et la promesse sont deux pouvoirs du soi, pouvoirs de déliement et de liement. Le pardon délie des conséquences de son action dans le temps, il dissocie la dette de sa charge de culpabilité. La promesse lie, sauvegarde la confiance en l’agir de l’homme, elle garantit le maintien de soi. Par ailleurs, le couple promesse-pardon permet aussi de mesurer la dissymétrie entre la demande de pardon et l’octroi de pardon. De la promesse au pardon, il n’y a pas toujours continuité à cause de la disproportion entre le pouvoir promettre et le pouvoir pardonner. Le pardon est la condition de la promesse. Si la promesse du pardon ne garantit toujours pas le pardon, le déliement par le pardon justifie la promesse faite. La promesse demeure une créance fragile en l’absence du déliement du pardon. L’homme capable est un homme qui promet et qui pardonne, un homme qui se lie par un projet et se délie par le pardon.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 13 avril 10

« Il y a deux façons de faire de la politique. Ou bien on vit « pour » la politique, ou bien « de » la politique. »

Max Weber, Le savant et le politique

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GRILLE DE LECTURE

Peut-on vivre « pour » la politique sans « en » vivre ? La politique doit-elle faire vivre son homme ? Qui vit « pour » la politique vit « de » la politique, c’est bien la conviction de Max Weber. Les deux façons de faire de la politique ne sont guère exclusives. En règle générale, on vit de la politique en même temps qu’on vit pour la politique. On fait les deux à la fois, idéellement certes, mais aussi la plupart du temps matériellement. Selon Weber, celui qui vit « pour » la politique fait d’elle, dans le sens le plus profond du terme, le « but de sa vie », soit parce qu’il trouve un moyen de jouissance dans la simple possession du pouvoir, soit parce que cette activité lui permet de trouver son équilibre interne et d’exprimer sa valeur personnelle en se mettant au service d’une « cause » qui donne un sens à sa vie. Trouver dans l’activité politique son moyen de jouissance, son équilibre interne et sa valeur personnelle, c’est déjà vivre « pour » et « de » la politique.

Cette distinction ne semble-t-elle pas reposer fondamentalement sur des critères économiques ? Pour vivre d’une activité à laquelle on se consacre à plein temps, comme un professionnel, il faut y trouver une source permanente de revenus. On pourrait même avancer l’idée qu’il n’est pas aisé de vivre « pour » la politique sans vivre « de » la politique. Dans cette dialectique du « pour » et du « de », c’est le « de » qui est dans une conception matérialiste ou capitaliste des choses, la condition de possibilité du « pour », même si le « pour » confère au « de » toute sa légitimité. Sous les régimes fondés sur la propriété privée, il est nécessaire que soient réunies certaines conditions matérielles afin qu’un homme puisse se consacrer entièrement à une activité et la mener à bien sans compromission.

Mais en politique, comme pour l’exercice de la noble carrière de penseur, d’écrivain, il peut en être autrement. C’est ce qui fait dire Max Weber que l’homme politique doit, dans des conditions normales être économiquement indépendant des revenus que l’activité politique pourrait lui procurer. Autrement dit, il est indispensable de posséder une fortune personnelle. L’homme politique doit en outre être économiquement disponible. Ce qui veut dire que l’acquisition des revenus ne doit pas l’obliger à consacrer constamment et personnellement, en tout ou partie, toute sa puissance de travail et de pensée à sa subsistance. Sinon il risque d’abandonner la poursuite du bien commun pour rechercher ses intérêts personnels. En gros, l’homme politique doit vivre, il a besoin de moyens pour cela. Mais il lui faut faire un choix déchirant entre « vivre pour » la politique et « vivre de » la politique. Il y a une seule façon à la fois de faire de la politique.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 12 avril 10

« L’image poétique nous met à l’origine de l’être parlant (…) elle devient un être nouveau de notre langage, elle nous exprime en nous faisant ce qu’elle exprime. »

Gaston BACHELARD, La poétique de l’Espace

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GRILLE DE LECTURE

L’imagination est la faculté de se représenter par l’esprit des objets irréels ou jamais perçus, ou la faculté de restituer à la mémoire des perceptions antérieures, alors que l’image est une représentation qui rend présente une chose absente. L’imagination produit des représentations en forme d’images. Nous prendrons néanmoins imagination poétique et image poétique pour synonymes, malgré les nuances qui ressortent des définitions. L’image poétique ou le symbole poétique est la troisième modalité du symbole après les modalités hiérophanique (cosmique) et onirique (psychique).

Pour Gaston Bachelard, l’image poétique est essentiellement verbe. La création poétique met l’homme à l’état naissant ou à l’origine de l’accession au verbe en même temps qu’elle met le langage en état d’émergence. La création poétique nous porte aux limites de la naissance du verbe et nous immerge dans l’être natif du langage. Parce qu’il faut toujours une parole (poétique) pour reprendre le monde et lui donner sens, l’homme se retrouve à l’origine de l’être parlant, au principe de toute intentionnalité. L’imagination poétique en tant qu’émergence du langage, reflète l’homme à l’état émergeant et fait de lui une nouvelle éruption existentielle, elle traduit un homme nouveau et, par le fait même, renouvelle l’homme. L’image poétique produit en l’homme le discours d’avant tout discours et présente l’homme comme un premier animal discursif. Elle dote l’homme d’un langage sur soi et le donne à saisir comme un être parlant.

Il convient de distinguer l’imagination poétique de la représentation imagée du passé. Selon Ricœur, il faut distinguer l’imagination (poétique) de l’image (du passé), si l’on entend par image la fonction de l’absence, la néantisation du réel dans un irréel figuré. Cette image-représentation, conçue sur le modèle du portrait de l’absent, est encore trop dans la dépendance de la chose qu’elle irréalise, elle reste un procédé pour se rendre présentes les choses du monde. L’image poétique, telle que Bachelard la présente, est beaucoup plus près du verbe que du portrait. L’imagination n’est rien d’autre que le sujet transporté dans les choses. L’image poétique est donc l’occasion de la saisie des choses de l’intérieur. Cette saisie est poétique, langagière, parce que « le langage est aux postes de commande de l’imagination ». L’homme ne met en discours que ce que l’imagination s’approprie. L’imagination est le ferment de la pensée tout comme le poème est une grappe d’images qui convoquent l’homme à la naissance par et dans le langage.

Emmanuel AVONYO, op

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« La démocratie comme idéologie »

Nous avons publié dans l’Atelier des concepts de ces dernières semaines des lectures sur « La représentation démocratique ». Cette réflexion de Denis Collin nous a paru intéressante et suffisamment étayée pour compléter nos lectures. Dans « La démocratie comme idéologie », on relève que la démocratie est une représentation tronquée et inversée de la réalité. La démocratie se présente comme le pouvoir d’une partie du peuple, bien plus, elle usurpe systématiquement la volonté du peuple. Selon Denis Collin, la démocratie n’est pas un idéal exaltant, elle fonctionne comme une idéologie de la domination capitaliste. L’auteur invite à rompre définitivement avec l’utopie démocratique.

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Dans le Traité de paix perpétuelle, un ouvrage directement engagé sur le terrain politique, Kant définit ainsi le despotisme comme « le principe selon lequel l’État met à exécution de son propre chef les lois qu’il a lui-même faites, par suite c’est la volonté publique maniée par le chef d’État comme si c’était sa volonté privée ». Et c’est ainsi que la démocratie, par opposition à la république, est aussi qualifiée de despotique. Un tel pouvoir, affirme Kant, est « nécessairement un despotisme parce qu’il fonde un pouvoir exécutif où tous décident au sujet d’un seul et, si besoin est, également contre lui ». Ce pouvoir, que Tocqueville appellera « tyrannie de la majorité » est « nécessairement » despotique, car la liberté y est en contradiction avec elle-même puisqu’il s’agit d’une forme d’État où « tous, qui ne sont pourtant pas tous, décident – ce qui met la volonté universelle en contradiction avec elle-même et avec la liberté ». En ces temps d’adulation de la démocratie et de dépérissement accéléré de l’esprit républicain, voilà sûrement des paroles qu’on aura du mal à entendre. Mais la France et l’Italie donnent toutes deux des exemples de la transformation de l’onction du scrutin majoritaire en légitimation de la destruction des protections dont doivent jouir les citoyens dans une république bien ordonnée. Profitant de sa majorité qu’il compose avec Lega Nord, Berlusconi s’est engagé dans une entreprise de liquidation du parlementarisme au profit d’un État fort, concentré entre les mains du chef de l’actuelle coalition au pouvoir. Les opposants à Berlusconi, qui n’ont pas comme les Français l’expérience du bonapartisme appellent cela « fascisme ». Ils se trompent. C’est une « dictature démocratique »qui se met en place ! Nous avons quelque chose de semblable en France, la transition étant cependant moins brutale puisque nous sommes accoutumés depuis 1958 au « pouvoir personnel ». Appuyé sur une majorité nette, le président de la république est engagé dans une transformation de fond en comble des relations sociales et à une restriction drastique d’un certain nombre de libertés essentielles.

On alléguera qu’il s’agit d’une perversion de la démocratie, dans laquelle l’influence des médias a joué un rôle décisif. On rappellera que les républicains se méfiaient du plébiscite en quoi ils voyaient le fourrier du « césarisme ». Tout cela est exact. Mais pourquoi y aurait-il perversion de la démocratie quand Sarkozy est élu et applique son programme et, au contraire, expression fidèle de la démocratie quand Mitterrand est élu et applique son programme (qu’on se rassure, ça n’a pas duré !) ? Ou l’inverse – si on se place par hypothèse du point de vue d’un électeur de droite ? C’est que précisément la démocratie n’est pas un concept permettant de déterminer rigoureusement la nature d’un régime politique, mais plutôt une idéologie, comme l’a si justement expliqué Luciano Canfora dans un livre intitulé La démocratie, histoire d’une idéologie (Seuil, 2006). Une idéologie, c’est-à-dire une représentation tronquée et inversée de la réalité.

Tronquée parce que sous couvert de « pouvoir du peuple », c’est toujours, dans les « démocraties » réelles, le pouvoir d’une partie du peuple. Le pouvoir de la partie la plus influente, celle qui peut financer des partis, des locaux, de la propagande, qui détient le pouvoir économique et culturel. Il ne s’agit pas seulement de la propagande directe, grossière, du pouvoir qui occupe les médias : à long terme cette propagande est contreproductive. Il s’agit des mille et uns canaux par lesquels l’idéologie de la classe dominante s’impose. La publicité, la culture de pacotille et les « variétés » jouent ici un rôle bien plus important que les « JT ». Dans les périodes d’agitation sociale, dans les périodes « tumultuaires » comme le dirait Machiavel, la pression du peuple est assez forte pour que les procédures démocratiques lui laissent une petite place. Mais dès que le mouvement populaire retombe, dès que la démocratie est « pacifiée » – comme s’en félicitent tous les jours les chefs de la droite et de la gauche – alors elle se transforme en pur et simple oligarchie. Représentation tronquée donc parce que la réalité des rapports de forces et de la domination est scotomisée.

Représentation inversée de la réalité parce que le pouvoir de la minorité des puissants se présente comme la volonté du peuple et que la volonté du peuple est systématiquement usurpée – comme l’ont montré les référendums français, hollandais et irlandais sur l’Europe. Représentation inversée aussi parce que la démocratie se veut, étymologiquement, le pouvoir du peuple assemblé, constitué politiquement, alors qu’elle ne triomphe sous sa forme bourgeoise que comme le conglomérat des atomes égoïstes, poursuivant leurs propres fins sans égard pour la communauté.

Y a-t-il une « vraie démocratie », une démocratie qui soit autre chose que cette idéologie démocratique de la domination capitaliste ? La démocratie « chaude » de la Commune de Paris, des soviets russes, des conseils ouvriers, toutes les formes d’auto-organisation des masses en lutte pourraient constituer le modèle alternatif de la vraie démocratie. L’expérience historique et le raisonnement montrent que ces formes d’organisation, aussi importantes soient-elles historiquement ne sont que des formes politiques temporaires, aptes un moment à terroriser les puissants, n’ayant jamais duré plus de quelques semaines ou quelques mois et qui sont des régimes d’exception. Mais dès que ces organismes de démocratie directe ou semi-directe se stabilisent, ils perdent vite tout contenu vivant et forment un appareil bureaucratique encore plus lourd et plus imperméable aux revendications populaires que le régime parlementaire ordinaire.

Il est sans doute temps de rompre définitivement avec l’utopie démocratique. Tout pouvoir, même le plus progressiste, le plus révolutionnaire (tant est-il que l’on puisse encore attribuer un sens précis à ces qualificatifs) est aux mains d’individus qui veulent dominer. Le pouvoir démocratique, issu des urnes, comme les autres. Et il y a quelque-chose de profondément sain dans la méfiance anarchiste à l’égard des pouvoirs en général. Comment donner tort à Max Stirner qui affirmait, dans L’Unique et sa propriété, que tout État, qu’il soit monarchique ou républicain n’a pas d’autre but que « lier, borner, subordonner l’individu, l’assujettir à la chose générale » et si certains États sont assez forts pour tolérer quelques activités libres des individus, ce n’est que « la tolérance de l’insignifiant et de l’inoffensif » ? Mais les anarchistes se trompent en croyant qu’on peut programmer la disparition de l’État, comme les marxistes se trompaient qui voulaient son « dépérissement » et qui ont donné naissance à l’une des formes étatiques les plus monstrueuses. De cette contradiction, il découle que tout État est éminemment conflictuel, comme Machiavel l’avait perçu avec acuité : il y a toujours un conflit entre les « grands », ceux qui veulent dominer, et le peuple qui, lui, est d’abord préoccupé de ne pas être dominé. Le peuple ne peut pas dominer mais il peut résister à la domination et prendre sous sa garde vigilante la liberté. Il n’y a donc pas de procédure neutre pour trancher les différends, mais bien le mouvement vivant des forces sociales en lutte. Et rien d’autre.

C’est pourquoi tant que le peuple rechigne, proteste, tempête, manifeste, fait grève (comme la plèbe romaine qui fit sécession sur l’Aventin), alors la liberté est en bonne santé. Mais quand le peuple consent à ce que veulent « les grands », quand la démocratie devient « consensuelle » et « pacifiée », alors le corps politique est gangrené et menacé de mort. On croyait que la liberté n’avait à craindre que les coups de forces d’une poignée de factieux au service du grand capital. Nous apprenons (ou plutôt réapprenons) qu’une certaine démocratie s’accommode bien de l’étouffement de la liberté.

« La démocratie comme idéologie », Par Denis Collin

>>>La représentation démocratique

>>>Les paradoxes de la représentation démocratique

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Un lecteur écrit

Bonjour  Denis,

Une   phrase me turlupine dans ton article « la démocratie comme idéologie » :

« Il est sans doute temps de rompre définitivement avec l’utopie démocratique », écris-tu.

Oui, la démocratie est la représentation, plus ou moins, inversée de la réalité. « Y a-t-il une « vraie démocratie », une démocratie qui soit autre chose que cette idéologie démocratique de la domination capitaliste » ?  Je n’en sais rien, à vrai dire,  il me semble quand même que l’idéal démocratique est quelque peu antérieur  au capitalisme, qu’on a imaginé, bâti et vécu  dans   des sociétés démocratiques  dont la réalité était indépendante de celle du capitalisme, inconnu à leur époque. Évidemment, il faut s’entendre sur le contenu de la démocratie. Si on entend par là la participation  directe  de tous et de chacun aux affaires de la cité, on est à peu près certain de ne trouver aucun régime démocratique, ni aujourd’hui ni dans le passé ni sans doute demain.

Faut-il pour autant rompre définitivement avec l’utopie démocratique ? Pour la remplacer par quoi ? Je ne trouve pas particulièrement exaltant  d’offrir comme seul programme politique de rechigner, protester, tempêter, manifester, faire grève. Autrement  dit se résigner à vivre dans  ou se révolter sans espoir contre une société aux déséquilibres immuables.

La démocratie, devrait être présentée, politiquement, à gauche  comme un idéal toujours réalisé imparfaitement dans les institutions, toujours perfectible, toujours en mouvement. Alors, peut-être, l’espèce de torpeur qui s’est abattue sur le pays depuis 1958, pourrait être balayée. Et les ex de toutes obédiences se reconnaître enfin en quelque chose qui les dépasse.
G.A.

Réponse de Denis Collin

Je voulais uniquement attirer l’attention sur les ambiguïtés — pour ne pas dire plus — d’un  certain usage du terme « démocratie », de cet usage qui fait de la démocratie une idéologie au nom de laquelle le consensus est exigé et la lutte de classes doit être mise en sourdine.

Je ne suis pas sûr que la démocratie soit un idéal exaltant. Je crois plutôt comme Rousseau qu’il nous faut une « démocratie sagement tempérée », c’est-à-dire qui puisse nous protéger contre toute domination, y compris la domination de la majorité. C’est pourquoi je crois qu’aujourd’hui nous devons défendre le « droit de contestabilité garantie », comme le dit Philip Pettit dans son livre sur le Républicanisme, alors même que nous menace plus que jamais la démocratie plébiscitaire envers laquelle les républicains nourrissaient la méfiance la plus grande.

Si je suis, en revanche, un défenseur du respect du « non » français (et hollandais) au TCE de 2005, c’est parce que ce « non » avait simplement pour fonction de préserver la possibilité même du vote et l’existence d’une communauté nationale menacée par la mise en place d’institutions supra-nationales censées dire à notre place ce qui est bon nous. Ce n’est donc pas la procédure formelle qui compte mais bien son contenu.

Enfin, je suis réservé face à l’idée que puissent être pérennisées ce que j’ai appelé les formes de « démocratie chaude », du type « Commune de Paris » ou soviets russes. Ce sont des formes exceptionnelles qui rendent nécessaires ces moments d’exception où l’ordre ancien se rompt et où les classes opprimées font irruption sur le devant de la scène de l’histoire. Comme formes exceptionnelles, elles correspondent à un régime d’exception, un régime où seuls les citoyens actifs, engagés dans la lutte, décident. C’est une autre version de ce régime d’exception que les Romains appelaient « dictature ». Mais « l’homme ne vit pas que politique » et quand la situation stabilise la grande des citoyens en lutte retourne à ses affaires et les formes de la « démocratie chaude » se vident pour faire place aux bureaucrates de la nouvelle classe dominante (cas russe) ou disparaissent soit sous les coups de la répression (cas de la Commune de Paris) soit par désagrégation (cas portugais 1974-1976).

Plutôt qu’une bien vague démocratie, je préfère l’idéal d’une république sociale:
– république, elle fait de la liberté son principe fondateur, j’entends la liberté républicaine au sens de Machiavel, c’est-à-dire la liberté comme non domination. Ce qui suppose la séparation des pouvoirs et leur méfiance réciproque (là encore je suis mon cher secrétaire florentin).
– sociale, elle est d’abord organisée en vue de la défense des intérêts de la masse du peuple, des petites gens, des travailleurs dépendants ou indépendants.
– loin d’être simplement une « démocratie procédurale », elle suppose des idéaux communautaires (tous ceux qui font qu’on peut éprouver le bonheur de vivre ensemble) et un sens du bien commun que les démocraties modernes délaissent puisqu’elles considèrent la démocratie uniquement comme le système permettant d’accorder les égoïsmes (et c’est pourquoi elle apparaît comme le complément idéal de l’économie de marché.)

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Pensée du 11 avril 10

« Un silence d’adoration est la seule louange qui convienne finalement au parfait, à l’Etre plein, terre vivante où germent et d’où fleurissent toutes choses ».

SERTILLANGES, A.–D.  Saint Thomas d’Aquin

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GRILLE DE LECTURE

Dans le quotidien factuel de son existence, l’homme se découvre ‘‘co-existant’’ du réel. Ce qui veut dire qu’il est et partage son être-là avec le réel. En ce sens, le réel se définit comme la chose présente qui se met en évidence[1]. Une évidence qui rentre en dialogue avec l’homme et le conduit au pied de la question : « Pourquoi y a-t-il donc quelque chose et non pas plutôt rien »[2]. Au cœur de cette question, se dresse la prétention rationnelle de courir le risque de questionner jusqu’au bout, d’épuiser l’inépuisable de cette question par le dévoilement de ce qu’elle exige de demander[3]. L’homme a bien conscience que le réel qu’il est et qu’il rencontre dans une unité diversifiée est l’ici d’un ailleurs, le député de ce qui supporte la vie, la façonne et lui donne son contenu. Cette réalité est provisoirement fixée dans ce que la tradition métaphysique a nommé l’Etre en tant qu’Etre. Il (l’Etre) est pensée pure qui se prend pour objet de pensée, qui meut sans être mû et qui meut par amour selon Aristote.

Situé donc dans la proximité comblante de cet Etre, l’homme cherche à prendre ce qui le prend. Il veut en rendre compte par le biais du langage humain. Dans cette dynamique, il tente d’entrer dans le sens (sinnan sinnen). L’homme veut en réalité rendre hommage à ce qui le fait être. Il aperçoit cet hommage comme une vocation dans la mesure où il se découvre berger de l’Etre. Il est le berger en ce sens qu’il est la terre de noblesse qui se laisse revendiquer par l’Etre pour dire sa vérité. Aussi recourt-il à la parole pour rendre témoignage à cette vérité, parole qui est son mode d’être propre. Ainsi rend-il grâce et hommage à l’Etre par le biais de la parole qui se fait concept et énoncé. Or dans le sillage de ce colloque philosophico-spirituel, il s’avère fort malheureusement que l’homme rend hommage à l’Etre sans l’Etre. Car ce qu’il a découvert et qu’il veut célébrer s’est déjà retiré. En fait, il est de la quiddité de l’Etre de retenir sa vérité. Une retenue qui est la guise première de sa déclosion.

A cet effet, le signe premier de la retenue est l’A-lèthéia. Selon Heidegger, l’Etre lui-même se dérobe en sa vérité, il s’y abrite et s’héberge lui-même dans cet abri[4]. Fort de ce fait, il en résulte que la dite ‘‘sage’’ ne se laisse pas capturer par un énoncé et exige de nous silence et écoute. Un silence qui n’est évidemment pas un mutisme mais, un silence qui se transmue en écoute et en obéissance. Par le silence en effet, l’homme loue véritablement l’Etre. C’est-à-dire qu’il alloue le silence au déploiement de l’Etre. Dès lors l’on comprend pourquoi « un silence d’adoration est la seule louange qui convienne finalement au parfait, à l’Etre plein, terre vivante où germent et  fleurissent toutes choses ». Au total, l’homme pour témoigner de l’Etre doit s’adonner à la méditation qui est l’abandon à ce qui mérite qu’on l’interroge. « Par le silence de l’adoration vient au jour la parole. Cette parole qui est la fleur de la bouche. En elle fleurit la terre à la rencontre de la floraison du ciel »[5].

Klaourou Elvis Aubin

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[1] Martin HEIDEGGER, Essais et conférences, trad. André Préau, Paris, tel Gallimard, 1958, p. 62.

[2] Martin HEIDEGGER, Introduction à la philosophie, trad. , Paris, Gallimard, 1, p. 13.

[3] Ibidem, p. 20.

[4] Martin Heidegger, Chemin qui ne mène nulle part, trad. Wofgang BROKMEIR, Paris, Gallimard, 1962, p. 369.

[5] Martin Heidegger, Acheminement vers la parole, trad. Jean Beaufret, Wofgang BROKMEIR, François Fédier, Paris, Gallimard, 1959, p. 191.