Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 30 avril 10

« Le système est une sorte de tiers abstrait qui s’interpose entre le philosophe existant et les êtres existants. Il n’est ni un être ni une parole. »

Emmanuel MOUNIER, Introduction aux existentialismes.

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GRILLE DE LECTURE

Philosopher ne consiste pas à tenir des discours fantastiques à des êtres fantastiques, disait Soren Kierkegaard. Philosopher, c’est parler à des existants. Les systèmes philosophiques ne semblent pas accomplir cette tâche. Un système philosophique se présente comme une forteresse imprenable où des théories rigoureusement agencées rendent raison d’une doctrine close en apparence. Qu’il suffise de songer aux nombreux systèmes de pensée qui jalonnent l’histoire de la philosophie. S’agissant d’histoire, comment ne pas évoquer ici la figure de Friedrich Hegel. L’Encyclopédie des sciences philosophiques ressemble bien à un chef d’œuvre architectural où la logique, la philosophie de la nature et la philosophie de l’esprit s’emboîtent le pas pour donner unité et solidité au système hégélien. La Phénoménologie de l’Esprit est aussi un exemple édifiant. L’ensemble du texte paraît impénétrable, réservé à un cercle restreint d’initiés. Il semble que sous cette forme, la pensée ne s’adresse plus à des existants. Il est à croire que dans un système, le philosophe lui-même est extérieur à la tour qu’il édifie, et qu’il exclut, par le même mouvement de clôture, tous les hommes auxquels la pensée est destinée. Le système n’apparaît plus que comme un tiers abstrait qui s’interpose entre le philosophe existant et les êtres existants. Retiré de ce monde, il n’est plus un être, il ne parle plus à personne, sinon, dans une certaine mesure, seulement à l’auteur de la forteresse.

Pour Emmanuel Mounier, c’est au moment où la décadence du sentiment de l’existence atteint dans la philosophie de Hegel « cette sorte de majestueux triomphe de crépuscule » que se lèvent les prophètes qui disent non au système, à la pensée qui fait cercle avec elle-même. C’est l’exemple de Soren Kierkegaard, de Paul Ricœur, de Jacques Derrida, d’Emmanuel Mounier lui-même, et des philosophies de la déconstruction. Mounier regrette que les philosophes et les savants se soient ingéniés à vider le monde de la présence de l’homme. On ne remarque plus qu’une vague et honteuse survivance de la présence de l’homme. Philosophes et savants se sont employés à créer le monde comme un système de pures essences auquel ils paraissent tout à fait indifférents. En fait, on ne peut connaître le monde d’une connaissance pleine et féconde que si l’homme lui-même est une existence pleine et fervente.  Parce que le destin de l’homme est le sens et le couronnement du destin de l’univers. Il importe de ne pas perdre de vue le mot de Claudel selon lequel l’homme (le philosophe) doit co-naître à lui-même pour exercer à hauteur suffisante son autorité sur le monde.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 29 avril 10

« La philosophie se produit comme une forme sous laquelle se manifeste le refus d’engagement dans l’Autre, l’attente préférée à l’action, l’indifférence à l’égard des autres.»

Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l’autre homme.

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GRILLE DE LECTURE

Emmanuel Levinas a tenté comme tout bon éthicien à revaloriser la relation responsable entre les hommes. La responsabilité qu’un humain doit avoir vis-à-vis de l’autre est une exigence éthique. Levinas parle d’un face-à-face avec l’autre, un face-à-face auquel chaque homme est appelé. Mais pour lui, la philosophie se dérobe à cette invite, à cette tâche, à ce service. Il nous faudrait comprendre que la citation lévinassienne ici se situe dans la trame de la critique de l’ontologie fondamentale. En effet, pour lui, l’ontologie fondamentale étudie l’être qui se ferme, qui est clos en lui-même et qui se refuse à s’ouvrir à l’altérité. Et l’altérité qui dit l’autrui n’est donc pas pris en compte dans cette science. La philosophie étudie l’être mais elle ne l’aborde pas dans le sens d’une ouverture de soi à l’autre, au monde. Or, pour Levinas, tout doit concourir à l’éthique qui, seule, permet cette éclosion, cette rencontre entre les consciences, entre les humains qui s’appellent l’un l’autre nécessairement, dans leur seul exister.

La philosophie n’aide pas à un engagement dans l’Autre. Elle reste inopérante au plan relationnel, disons-le. La philosophie n’est pas active dans ce sens puisqu’elle ne permet pas un engagement, une action de soi à l’endroit de l’autre. Les autres ne sont pas pris en compte dans son déploiement, dans ses recherches, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas « touchés » dans leur existence concrète. Au fait, la nature de l’ontologie fondamentale, comme susmentionnée est de scruter l’être et l’être en soi pour le saisir, le connaître et l’expliquer. Elle ne pousse pas à un face-à-face avec autrui dans le sens d’une considération de la vie, de l’exister humain. Ainsi, ce qui devrait être l’horizon de toute science est occulté : l’homme. Voilà la subversion de la philosophie, de l’ontologie. Il y a ici l’affirmation de la primauté de l’éthique sur la philosophie, sur l’ontologie fondamentale. L’humanisme est ce qui résume tout l’horizon de toute pensée.

Aristide BASSE, o.p.

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Pensée du 28 avril 10

« Le génie cartésien est d’avoir porté à l’extrême cette intuition d’une pensée qui fait cercle avec soi en se posant et qui n’accueille plus en soi que l’effigie de son corps et l’effigie de l’autre »,

Paul RICOEUR, Philosophie de la volonté, I.

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GRILLE DE LECTURE

Descartes, en quête de certitude absolue a pu mettre en place dans le Discours de la Méthode, le doute méthodique et même hyperbolique. Il en est arrivé à atteindre une intuition qu’il trouve inébranlable : l’intuition que le sujet est une pensée pensante. Le « Cogito ergo sum » (je pense, donc je suis) est au terme de cette démarche de doute qui montre que tout ce qui entoure l’homme, ses raisonnements et son corps le trompent souvent. Il peut donc douter de tout. Cependant, il ne peut douter du fait que le sujet qui doute existe et qu’il est quelque chose. Le Cogito signifie donc que le sujet pensant a conscience de lui-même. Nous pouvons sur le coup dire que cette intuition fondamentale dans la connaissance qu’a le sujet de lui-même et des autres choses exclut de fait toute réalité extrinsèque au sujet pour d’abord le poser comme tel.

C’est pourquoi Paul Ricœur peut affirmer que la pensée (le sujet) fait cercle avec soi en se posant. Seule l’intuition de la pensée d’une existence inébranlable du sujet qui doute est certaine. L’existence du sujet est certaine. Le sujet est donc un « roseau pensant » essentiellement. Cela traduit le fait que même si l’on peut refuser au sujet certains accidents, certaines réalités qui font son être-au-monde, il  y a pour lui quelque chose qui le constitue intrinsèquement : la pensée. Car, cette pensée le conduit nécessairement et sans aucun doute à se réaliser existant, et cela irrévocablement. La pensée est donc intrinsèque à l’homme. Nous pouvons affirmer que l’homme est pensée fondamentalement, il est une pensée pensante comme nous l’avons souligné plus haut. La pensée se pense et se pose comme pensée pensante, agissante. Sans cela, l’homme ne peut se saisir véritablement, ni être sujet véritablement. Le corps devient en fin de compte comme un accident, quelque chose qui se greffe sur la pensée.

Avec Descartes donc, la pensée est substance de l’homme et son corps, un accident. Mais dans l’opération même de la pensée, ce corps est pensé et reçu, comme une image qui survient et survit. Dans cette même opération, le corps de l’autre aussi est perçu de la même manière car l’homme ne peut faire abstraction d’une saisie de tout ce qu’il perçoit, pénètre de sa pensée et intellige. L’homme comme pensée demeure toujours en relation avec soi et avec l’autre. Sinon il ne serait plus relationnel, personnel. Il se déploie avec sa pensée et accueille les autres en lui, à commencer par lui-même. L’homme a conscience de lui-même dans la relation à soi et dans la relation à l’autre. La conscience est ici une aperception transcendantale, et elle ne peut plus que représenter les autres choses en dehors d’elle. Car nous le savons, la conscience (pure) est un savoir de toutes les représentations de l’humain.

Aristide BASSE, o.p.

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Pensée du 27 avril 10

« L’acte méthodologique par lequel l’on entre dans le champ d’expérience stoïcien, c’est la représentation de la philosophie comme un système totalitaire. »

Dominique ASSALE, « Pour une phénoménologie de l’histoire du stoïcisme », Cours d’histoire de la philosophie, UCAO-UUA-2009.

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GRILLE DE LECTURE

Tout système philosophique est une unité métaphysique historiquement définie car toute approche philosophique de l’histoire de la philosophie suppose une expérience métaphysique. Selon Dominique ASSALE, toute pensée philosophique comprend différents actes intentionnels qui sont à appréhender comme des actes génétiques (créateurs) qui délimitent l’univers de l’expérience métaphysique d’une philosophie. Parmi ces actes génétiques, on distingue un acte initiatique, un postulat ontologique, un acte théorétique, un acte architectonique et un acte rhétorique. Si l’acte initiatique est l’acte méthodologique par lequel on entre dans le champ de l’expérience philosophique d’un auteur, le postulat ontologique désigne la vérité (thèse) fondamentale de sa philosophie. L’acte théorétique regroupe les théories connexes au postulat philosophique de cette pensée tandis que l’acte architectonique caractérise l’exposé systématique et scientifique de la doctrine philosophique. L’acte rhétorique quant à lui est le discours conceptuel ou l’acte langagier qui énonce et actualise la doctrine philosophique.

Ainsi, tout système philosophique comprend une voie d’accès par laquelle on entre de plain-pied dans son espace conceptuel. C’est cette voie d’accès qui intéresse notre propos ici. D’après Dominique ASSALE, cet acte initiatique consiste en une opération phénoménologique de réduction. La réduction est une option d’engagement dans un champ d’expérience ; il y a option, parce que le philosophe de l’histoire de la philosophie ne peut pas tout embrasser à cause du regard perspectiviste, ou de la finitude de la conscience qui veut connaître. Réduire consiste à saisir une totalité à partir de son point perceptible. L’application de cette anatomie de l’expérience métaphysique à l’étude du stoïcisme post-aristotélicien revient à rechercher avant tout le point perceptible ou la porte d’entrée dans le champ d’expérience philosophique stoïcien. Cela aboutit à la représentation de la philosophie comme un système totalitaire. Voilà qui paraît très paradoxal. L’acte initiatique qui réduit l’angle d’approche d’une pensée se propose ici de la cerner comme une totalité. Y a-t-il encore réduction, lorsque la porte d’entrée revendique la totalité du regard ? C’est ce que Dominique ASSALE va tirer au clair.

Pour exercer l’épochè sur la philosophie stoïcienne, il faut effectuer une réduction méréologique, celle qui conçoit cette doctrine comme un système totalitaire. En d’autres termes, l’entrée dans la philosophie stoïcienne par la méthode de la réduction conduit à la considération de cette philosophie comme la pensée d’une totalité. Pour sûr, la totalité ne peut pas être objet de pensée sans donner lieu à une élaboration systématique. Cette philosophie se détermine donc comme un tout dont dépendent des parties connexes. La philosophie stoïcienne est un système, une science totale composée de la logique, de la physique et de la morale. Cette subdivision nominale n’est faite que pour les besoins de l’enseignement, car au vrai, chaque partie est solidaire des autres et le détachement d’une partie sonnerait la ruine de tout le système stoïcien. Toute pensée qui n’est pas couverte par ces trois éléments est qualifiée de non-philosophie, et mise en hors du champ lors de la réduction méréologique. On peut penser que la totalité stoïcienne est une totalité sans la non-philosophie…

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 26 avril 10

« A l’extérieur s’offrent à ma vue des fleurs, des figures, une multitude de couleurs, des paysages verdoyants. Je les contemple. A l’intime de moi-même, saisi par une émotion, je me surprends à murmurer d’un murmure simple : que c’est beau ! »

Augustin KOUADIO DIBI, « La question du beau », Cours d’esthétique UCAO-UUA 2009.

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GRILLE DE LECTURE

La question « qu’est-ce que le beau ? » est suscitée par deux principaux ordres de raisons : le premier est une exigence philosophique et le second, la traduction en des termes questionnants de l’émotion esthétique qui étreint tout homme à la vue du beau. Depuis Platon, philosopher exige de fonder en raison ce que l’on dit. Ainsi, afin de marcher avec assurance et pour ne pas ressembler à des voyageurs obscurs sur une terre étrange, Dibi Kouadio Augustin trouve nécessaire de se poser une question de principe : qu’est-ce que le beau ? La question du beau est à situer au fondement de celle de l’esthétique. André Lalande définit l’esthétique comme la « science ayant pour objet le jugement d’appréciation en tant qu’il s’applique à la distinction du beau et du laid. » Cette définition appelle à accorder son attention aux termes « appréciation » et « beau ». L’appréciation est, selon Dibi Kouadio Augustin, une opération de l’esprit relative non à l’existence d’un objet comme tel mais à sa valeur. Cela revient à porter un jugement sur le degré de perfection d’un objet du point de vue du vrai, du juste et du beau. La science de l’esthétique est donc le savoir spéculatif qui distingue le beau et le laid.

La question du beau, impliquée par l’exclamation émue « que c’est beau ! » devant toute œuvre de beauté, a reçu un traitement pensant chez plusieurs philosophes. C’est le cas chez Kant qui pense que le beau procure « une satisfaction libre et désintéressée». C’est bien ce que traduit la simplicité du murmure exclamatif. Le simple, c’est ce qui n’est affecté de rien, ce qui librement surgit, ce dont l’essence est spontanéité pure, sans une contrainte autre que celle de sa propre nécessité. Comme le simple, le beau est sa propre nécessité. Devant le beau, notre esprit est comme rempli par quelque chose qu’il ne peut qu’accueillir. En effet, « le beau relève de lui-même, pur et sans tâche, s’imposant à nous, dans une contrainte qui est liberté et désintéressement », affirme Dibi. Selon les catégories de Kant, du point de vue de la « qualité », le beau est présenté comme « la satisfaction sans intérêt » ; selon la « quantité », c’est ce qui plaît universellement sans concept ; d’après la « relation », le beau est une finalité sans fin ; du point de vue de la « modalité », le beau est une nécessité sans loi ».

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 24 avril 10

« L’hypothèse est une interprétation anticipée et rationnelle des phénomènes de la nature. »

CLAUDE BERNARD, Introduction à la médecine expérimentale

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GRILLE DE LECTURE

La science fonctionne par hypothèse. L’élaboration d’une hypothèse est une réponse anticipée à la question de la recherche. L’hypothèse est donnée comme une solution anticipée à l’objet de la recherche. En effet, l’hypothèse est une idée qu’on met en avant pour permettre la recherche, pour construire quelque chose. C’est une proposition qui est à titre de principe et qui permet la recherche. C’est donc dire qu’en procédant par la vérification de l’hypothèse qu’il s’est donné dans et pour une recherche, le scientifique la pose comme la première intuition ou la première solution intuitionnée. Mais il s’agit ici d’une intuition rationnelle puisque l’hypothèse est construite.

Mais cette hypothèse doit s’établir de fait pour s’imposer comme vérité, comme la réelle connaissance, la réelle solution du moment, le vrai résultat escompté et vérifié et vérifiable. L’hypothèse se base toujours sur la question de la recherche, elle vient dire anticipativement l’objet de la nature sur lequel porte ou veut porter la recherche : les phénomènes de la nature. Elle est là pour interpréter déjà les phénomènes mais tout reste à vérifier, à expérimenter pour une authentification, pour l’établissement des lois de la nature, des lois scientifiques ; car la science n’établit pas  définitivement sa vérité sur la seule base des intuitions, d’où qu’il faut vérifier (expérimentation). L’hypothèse ne sort pas ex nihilo. Elle vient dire une pré-compréhension d’un phénomène donné. C’est dire qu’elle est justement une interprétation de ce qui se donne là à être interprété, à être compris, à être saisi dans sa réalité fonctionnelle, dans sa réalité intrinsèque.

fr Aristide BASSE, op

Pensée du 23 avril 10

« L’homme n’est pas déterminé par sa nature. Il est à la fois libre et perfectible. »

Frédéric Lenoir, Le Christ philosophe

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GRILLE DE LECTURE

Frédéric Lenoir mentionne cette idée dans un chapitre consacré à la relation entre l’humanisme chrétien et l’humanisme athée. Entre ces deux formes d’humanisme, il y a l’humanisme de la Renaissance. Selon Lenoir, le projet humaniste consiste à mettre l’homme au centre de tout en affirmant sa dignité, sa liberté et ses capacités de connaissance. Au fil des siècles, le projet humaniste s’est développé jusqu’à émanciper l’individu et la société de la tutelle de la religion. Les humanistes de la renaissance montrent que sagesse antique et christianisme ne s’opposent pas, mais tiennent le même discours à partir d’un point de départ différent. Ils mettent l’accent sur deux thèmes majeurs de la pensée moderne : la liberté de l’homme et l’importance de sa raison qui aspire au savoir universel. Au nombre des grandes figures de l’humanisme de la Renaissance, il y a le poète italien Pétrarque. Il y a surtout l’italien Jean Pic de la Mirandole. C’est lui qui résume parfaitement l’enseignement humaniste de la Renaissance. Son apport est déterminant pour l’histoire de la pensée humaniste.

La pensée de ce jour rappelle sa conception de l’homme. Frédéric Lenoir fait observer que pour ce jeune surdoué italien, la dignité de l’homme vient du fait qu’il est le seul être vivant dépourvu de nature propre qui le déterminerait vers tel ou tel comportement. En effet, l’homme n’est pas déterminé par sa nature comme le feraient croire la philosophie déterministe et causaliste. L’homme n’est pas déterminé par sa situation géographique ou une hérédité biologique comme l’ont fait penser Alexis Carrel, Joseph de Gobineau… L’homme est à la fois libre et perfectible, il peut choisir le bien ou le mal, vivre comme un ange ou comme une bête. La philosophie de Sartre fait parfaitement écho à cette idée de Pic de la Mirandole qui résonne comme l’annonce de l’anthropocentrisme de la modernité. On ne peut pas mettre l’homme en équation, l’homme n’est pas déterminé nécessairement, irrévocablement, comme de nature. Il est une liberté. L’homme est de fait créateur de sa propre vie, il peut devenir ce qu’il veut. Il n’y a de dignité humaine que sur la base d’une telle indétermination.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 22 avril 10

« L’esprit est une chose trop importante pour qu’on l’abandonne aux prêtres, aux mollahs ou aux spiritualistes. »

André Comte-Sponville, L’Esprit de l’athéisme

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GRILLE DE LECTURE

Que la raison n’explique pas tout, que les sciences n’expliquent pas tout, c’est une évidence. Il y a de l’inconnu, de l’incompréhensible. Il y a du mystère et il y en aura toujours. Mais de quel droit les croyants voudraient-ils s’approprier ce mystère, se le réserver, s’en faire une spécialité ? Qu’il y ait du mystère, cela ne donne raison, ni à au fanatisme de la religion, ni au dogmatisme de la raison. Cela donne tort à tout unilatéralisme, qu’il soit religieux ou rationaliste. Il est vain de croire que l’esprit soit l’apanage des hommes de religion. L’esprit est ce que croyants et non croyants ont en commun. L’esprit est une chose si importante qu’il ne saurait être l’otage de quelques « illuminés » qui expliquent quelque chose que l’on ne comprend pas (l’existence de l’univers, de la vie, de la pensée, de la mort…) par quelque chose que l’on comprend encore moins (Dieu). L’esprit n’est pas une invention des spiritualistes.

Un matérialisme sans esprit porte le germe de sa propre fin. C’est à tort que l’on pense que le matérialiste est celui qui n’a pas d’idéal, qui ne se soucie guère de spiritualité, et qui ne cherche que la satisfaction des ses propres instincts. Il faut l’esprit pour être matérialiste ou spiritualiste. C’est quand on est matérialiste qu’il faut sauver l’esprit. L’esprit, c’est la mémoire parce qu’une pensée oublieuse ou une doctrine purement scientiste, c’est une pensée peut-être, mais une pensée sans âme et sans esprit. Il n’est de pensée, il n’est de mémoire que d’esprit. L’homme n’est donc esprit que par la mémoire, et l’esprit fidèle, c’est l’esprit même. La fidélité au passé peut être cultivée par n’importe qui. On peut se passer de religion, mais on ne peut pas se passer d’amour, de fidélité et de communion où l’esprit s’exprime. La mémoire du passé est le propre de tous les hommes, si quelques-uns ne sont pas frappés d’amnésie. On n’a pas besoin d’être prédicateur avoir une vie spirituelle.

On ne doit pas s’étonner qu’un athée ait une vie spirituelle. Que je ne crois pas en Dieu, dit Comte-Sponville, cela ne m’empêche pas d’avoir un esprit, ni ne me dispense de m’en servir. Ce n’est pas parce qu’on est athée qu’on doit se châtrer l’âme. Etre athée, ce n’est pas refuser le mystère ; c’est refuser de le réduire à trop bon compte, par un acte de foi et de soumission. C’est refuser d’expliquer tout par l’inexplicable. Ainsi, croire en Dieu, c’est donner un nom à ce mystère et le ramener bien petitement à une histoire de famille, d’alliance, de pouvoir, d’amour. L’esprit est une chose trop importante, c’est la partie la plus haute de l’homme ou plutôt sa plus haute fonction, qui fait des hommes autre chose que des bêtes, plus et mieux que les animaux que nous sommes aussi. L’homme est un animal spirituel, c’est notre façon d’habiter l’univers et l’absolu, qui nous habitent, selon Comte-Sponville.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 21 avril 10

« Je tiendrai le mythe pour une espèce de symbole, comme un symbole développé en forme de récit, et articulé dans un temps et un espace non coordonnables à ceux de l’histoire et de la géographie selon la méthode critique. »

Paul Ricœur, Philosophie de la volonté, II, Finitude et culpabilité

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GRILLE DE LECTURE

Pour Paul Ricœur, il est relativement facile d’opposer mythe et allégorie, mais beaucoup moins de distinguer clairement mythe et symbole. Le sens commun présente parfois le symbole comme une manière de prendre les mythes de façon non allégorique, et qu’ainsi, symbole et allégorie seraient des attitudes ou des dispositions intentionnelles de l’herméneutique. En d’autres termes, interprétation symbolique et interprétation allégorique seraient deux directions de l’interprétation portant sur le même contenu, celui des mythes. Ricœur essaye de se démarquer de cette façon de concevoir le mythe par rapport au symbole. Si le symbole désigne une structure de signification ou bien un signe qui communique un sens, le mythe est compris comme un récit traditionnel, qui porte sur des événements primordiaux et destiné à fonder l’action rituelle des hommes d’aujourd’hui. Ainsi, le mythe sert en général à instituer toutes les formes d’action et de pensée par lesquelles l’homme se comprend lui-même dans son monde.

Selon cette façon de voir, le symbole est plus radical que le mythe. C’est le symbole qui est originaire. Le mythe est une espèce de symbole qui prend la forme d’un récit, il revêt une fonction symbolique. Elevé à la dignité du symbole, et renvoyant à des temps immémoriaux, le mythe est articulé dans un temps et un espace non coordonnables à ceux du regard scientifique. Cette conception du mythe repose sur le fait que nous ne pouvons plus relier le temps du mythe à celui de l’histoire telle que nous l’écrivons selon une méthode critique. Nous ne pouvons non plus rattacher les lieux du mythe à l’espace de notre géographie. A ce titre, le mythe perd sa fonction explicative pour devenir exploratoire et compréhensive. Le mythe acquiert une fonction symbolique, celle qui consiste à dévoiler les liens souterrains de l’homme avec le sacré. Ricœur entend purement et simplement enlever au mythe son intention étiologique (causaliste et explicative) et donc scientifique. Il dit se conformer à la pensée moderne et à l’histoire des religions pour lesquelles le mythe est désormais démythologisé au contact de l’histoire scientifique.

Mais force est de remarquer que Michel Meslin, un de nos contemporains, tient une position opposée à celle de Paul Ricœur qui se fait le porte-parole de son temps. Pour Meslin, il est évident que les mythes disent les diverses représentations humaines du temps et de l’espace, et qu’ils témoignent de l’exploration par l’homme des confins de l’inéluctable, du fini et de l’infini. Le contenu du mythe apparaît aux hommes comme ayant un sens, et donc comme étant un langage prégnant et persuasif. Médiateur entre l’homme et l’univers, le mythe est explicatif, parce que significatif, parce que permettant à l’homme d’expérimenter en lui les significations profondes des êtres et des choses. Meslin se distingue nettement de Ricœur lorsqu’il présente la pensée mythique comme l’expression en langage social d’une totalité organisée, explicative, formée des valeurs fondamentales et des trésors d’expériences générationnelles. Sous ce rapport, « la pensée mythique se révèle comme une systématisation signifiante, que rien ne permet d’opposer valablement à la pensée scientifique ».

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 20 avril 10

« L’art ne peut pas tenir sa promesse, et la réalité n’a pas de promesses à offrir, rien que des chances. »

Herbert Marcuse, La dimension esthétique

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GRILLE DE LECTURE

N’importe quelle réalité historique peut devenir la scène de la mimésis artistique. La réalité doit se soumettre à une « mise en forme » esthétique, à la transformation de l’art. Ce faisant, la réalité n’offre que des chances à l’art. L’art en général, la poésie, le théâtre et le roman réaliste en particulier doivent transformer la réalité qui leur sert de matériau afin de re-présenter son essence telle que la voit l’art. Mais l’art ne peut pas toujours tenir sa promesse. L’art se réserve le droit de refléter le réel selon son propre regard. L’esthétique dépouille ainsi la réalité donnée de sa prétention à une légitimation totale. La vérité unique de l’art rompt avec la réalité de tous les jours, mais aussi avec celle des jours exceptionnels, réalités qui bloquent toute une dimension de la société et de la nature.

L’art n’a pas de promesse à tenir vis-à-vis de la réalité parce qu’elle est une transcendance pénétrant par son regard une dimension où son autonomie se constitue comme auto-nomie en contradiction avec la réalité. Sans cette auto-nomie, l’esthétique succomberait à la réalité qu’elle cherche à comprendre et à accuser. Voilà pourquoi dans le monde marxiste, le premier but de l’art était la critique de la société bourgeoise. On parlerait comme Peter Weiss d’une esthétique de la résistance. Une fois encore, l’art n’a pas de promesse à tenir parce que l’effort désespéré de l’artiste pour faire de l’art l’expression directe de la vie ne peut pas surmonter la séparation de l’art et de la vie. Négativement donc, l’autonomie de l’art est en quelque sorte mystifiée par le fait que son immédiateté synthétique devient fausse dans certaines circonstances.

L’immédiateté que l’art exprime par-delà les différences sociales infranchissables peut être fausse quand elle est complètement abstraite du contexte de vie réelle qui fonde l’immédiateté artistique. Dans ces conditions, la réalité qui est censée offrir des chances, n’apporte aucune garantie à la réussite du travail de l’artiste. La réalité offre des chances, mais elle n’a pas de promesses à offrir. Elle peut infliger des échec à l’art. Autrement dit, la seule promesse qui vaille, c’est d’être ce qu’elle est, changeante, différenciée, anti-art. Si l’art devait être la promesse que le bien finira par triompher du mal, la réalité historique réfutera cette promesse, pour montrer qu’il n’y pas de règne du bien, il n’y a que des îlots de bien. La réalité est en mesure de désublimer l’art et de rendre l’artiste superflu. L’art développera une servitude tant que la mimésis artistique restera une re-présentation de la réalité.

Emmanuel AVONYO, op

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