« L’espèce humaine serait en péril, et serait bientôt au désespoir, si elle se dérobait aux beaux dangers de l’intelligence et de la raison. »
Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960, p. 11.
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GRILLE DE LECTURE
La société humaine n’est pas une pure société animale mais une société d’êtres raisonnables ordonnée au bien par la vérité. C’est une société de personnes douées d’intelligence et de liberté. Elle serait bientôt en péril de désespoir si elle venait à être amputée de ce qui fait sa particularité, l’intelligence et la raison. La philosophie est l’un des lieux où s’exerce le mieux son noble art de penser et d’intelliger les choses. Mais la philosophie apparaît comme un danger selon une double accusation souvent portée contre elle par l’homme ordinaire : d’après la première, en philosophie, la raison se contenterait de la contemplation fascinée d’elle-même ; et selon la seconde, à trop philosopher, on devient un grand rêveur qui ne sait plus partager les humbles joies d’ici-bas. Les critiques de la philosophie sont très nombreux.
Citons ici Emil Cioran qui présente la philosophie tantôt comme une prostituée, tantôt comme une sorte d’anémie de l’esprit : « En regard de la musique, de la mystique et de la poésie, l’activité philosophique relève d’une sève diminuée et d’une profondeur suspecte, qui n’ont de prestiges que pour les timides et les tièdes. D’ailleurs, la philosophie – inquiétude impersonnelle, refuge auprès d’idées anémiques – est le recours de tous ceux qui esquivent l’exubérance corruptive de la vie » (Précis de décomposition). Ce qui paraît plus regrettable encore, c’est que les philosophes sont divisés entre eux autour de l’éternel objet de leur recherche. Sous ces multiples rapports, la philosophie peut être considérée comme un danger pour l’intelligence. Autrement dit, la rationalité philosophique serait dangereuse pour la société des hommes qui veulent jouir de la vie.
Jacques Maritain fait remarquer que la philosophie, si elle était un danger, serait un beau danger de l’intelligence. Et même si les philosophes sont divisés entre eux sans espoir dans leur quête d’une vérité supérieure, du moins peut-on se féliciter qu’ils cherchent cette vérité. Cela revient à dire que les controverses des philosophes, toujours renaissantes soient-elles, ne sont pas la preuve de l’inaccessibilité ou du caractère illusoire de ce qu’ils cherchent. C’est plutôt le signe que cette vérité est décisive pour l’homme. Si les choses belles sont toujours difficiles à acquérir, il y a de quoi ne pas esquiver les beaux dangers de la raison, surtout s’ils sont vitaux pour le bien-être de l’espèce humaine. La philosophie est une des forces qui contribuent au mouvement de l’histoire et aux transformations qui surviennent dans le monde. Elle demeure un impérieux besoin pour tous.
Emmanuel AVONYO, op
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